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Actualités

La sculpture du lion d'Ifrane

Mohammed EL AOUENE - Rabat

Réf : 478

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La rencontre est stupéfiante. Retiré dans un îlot de verdure de ce parc naturel, taillé à même la roche, un lion se repose, méditatif, semblant plongé dans une profonde introspection. Il ne cesse d’intriguer les visiteurs depuis de longues décennies.

Puissant, impassible, aux dimensions impressionnantes : 7 m. de long, 2 m. de haut et 1,50 m de large.

Inscrites dans la légende, les rumeurs les plus diverses courent depuis très longtemps selon lesquelles il serait l’œuvre de prisonniers, de légionnaires, d’individus aux nationalités diverses. Depuis quand est-il là, qui en est le sculpteur ? Une énigme intéressante à résoudre.

L’histoire du Moyen Atlas sujet de nombreuses discussions amicales avec d’autres personnes comme moi natives d’Ifrane, amenait de résurgentes interrogations sur cette sculpture. 

Par ailleurs, mes fonctions administratives au Ministère des Affaires Culturelles de la région m’avaient permis de recueillir des anecdotes intéressantes mais rien de tangible. A la suite d’articles parus dans la presse nationale sur « la recherche sur le lion d’Ifrane » puis sur  Internet, j’ai pu constater, l’intérêt suscité, par les réponses des lecteurs. Une excellente équipe, hétérogène, dispersée à tous les horizons s’est naturellement constituée, afin de remonter à la genèse de notre fauve en retrouvant son auteur. Ce récit en est la synthèse 
de nos échanges quasi-journaliers.

Tahar BENJELLOUN écrit « on définit la culture d'une société à ses monuments, à sa relation avec le passé par son ancrage dans l’histoire » ou plus prosaïquement : le présent est le fils du passé.

L’islam interdit la représentation figurative, aussi, un musulman s’étonnera de la présence de cette statue, s’il fait abstraction de l’histoire de la religion et de celle du pays au cours des siècles précédents, omettant les communautés diverses qui y ont vécu et laissé leur empreinte.

CE LION
Symbolise-t-il le Maroc pacifié ou pérennise-t-il le souvenir de ces fauves qui le peuplaient jusqu’au début du siècle dernier ? Rien d’avéré. Difficile a posteriori de définir les intentions de l’artiste ou de son commanditaire. 

Pourquoi ne pas simplement accréditer la thèse de ceux qui prétendent que le rocher suggérait l’animal ? Les professeurs de littérature arabe enseignent que le poète, par extension l’artiste subit l’influence conjoncturelle de son environnement.

Populaire et familier, présent aux armoiries de la ville ; qui évoque IFRANE l’associe immédiatement au paysage et à ses propres souvenirs. Notre première rencontre, a sublimé longtemps mon imaginaire. Mon ami d’enfance, Henri GIORGI, français, qui a vécu ces mêmes frayeurs dans des circonstances analogues, invite les touristes en villégiature dans la région, à lui donner de « ses nouvelles ». Tout comme on s’inquiète d’un ami lointain.


LA SCULPTURE
Le style fait-il allusion ou tout simplement s’inspire-t-il des lions de l’Alhambra de Grenade (Espagne) ? Pas vraiment, la facture en est différente. Ils sont douze debout taillés dans le marbre. De pierre tendre, il est seul, couché. 

Points communs : la sobriété du trait et la civilisation arabe.
Un premier courrier du Conservateur du Patrimoine des archives diplomatiques de Nantes (France) confirme «qu’aucune date, ni indication sur l’auteur n’apparaît. Une certitude : la statue figure sur le plan d’Ifrane daté du 12 août 1932. »

Remonter aux prémisses de la ville ? Facile, en somme pas si loin que ça ! Laissons à Larbi AÏSSA le soin de réaliser son projet d’en écrire l’histoire. Soulignons simplement le fait que l’idée de la station en revient à Eirik LABONNE,  Secrétaire Général du Protectorat Français au Maroc puis Résident Général, et que la mise en chantier débute en 1929.

Dans son livre « Les cytises de Jaba : Retour en mon pays berbère », Josette HENRY-GIORGI, ex-institutrice, fille du premier receveur des postes, évoquant la création de la station, précise quelle la vu naître sous le ciseau d’un professeur de dessin du lycée GOURAUD (Lycée Hassan II) de Rabat dans les années 1930 : Henri MOREAU. Elément retenu.


LE SCULPTEUR
Retour sur Internet ! Le livre d’or du lycée GOURAUD montre la photographie de l’inauguration, le 7 avril 1946, du monument aux morts, oeuvre du professeur de dessin Henri MOREAU, en fonction de 1928 à 1944. A noter que le Bénézit,
dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs, graveurs, ne le mentionne pas.

Par ailleurs, ce patronyme français est courant dans de nombreuses régions et dans ces mêmes professions. D’où notre circonspection, s’agit-il de la même personne ou d’un homonyme ?

Une mince biographie d’Eric LABAYLE, élude le professorat à GOURAUD mais nous confirme les prénoms de l’artiste et certains oeuvres créées au Maroc : La vierge aux Cèdres d’Ifrane, le buste de Mohammed V, des portraits pas de lion ! Liste attestée par courriel de Bruno THET, neveu de MOREAU. Renseignements intéressants corroborés par les documents recueillis par Mireille MUSSEAU auprès des  Beaux-arts de Libourne qui, avec une extrême amabilité nous ont remis :

- Une plaquette dune exposition au musée de Carmel en 1988 ;
- Une liste manuscrite de MOREAU, des pièces faites à Rabat ;
- Lettre de remerciement au Général AMADE pour son emploi au Maroc ;
- Des artistes du journal Sud-ouest où Jean François HARRIBEY fait l’apologie de
  l’œuvre, une interview de Madame  MOREAU citant le lion d’IFRANE, enfin !

Une opportunité m’offre un début du fil d’Ariane à la Bibliothèque Générale et Archives de Rabat. Dans le N° 14 de la revue « Maroc » du 15 août 1930, MOREAU pose devant sa statue. Légende : « Le lion d’Ifrane sculpté entièrement dans le roc. M. Moreau, de Rabat que la photo nous montre placé devant son oeuvre a eu le mérite de l’exécution de cette sculpture à la fois originale et imposante. » 

L’article est intitulé : « IFRANE, la perle de l’Atlas. » Il est signé par J. CARRE. Rimeur en manque d’inspiration. l’auteur n’a-t-il trouvé que «crâne»; pour «Ifrane»? 

Alors que notre jolie ville où la nature généreuse et luxuriante offre si joliment «ourtane», nom berbère évocateur de jardin fruitier.


RETOUR A L'HISTOIRE
La situation géographique d’Ifrane, la topographie et son climat privilégié, déterminent le choix du Gouvernement marocain à l’édification d’une station estivale dans un espace vierge de toute construction.

Une partie de la main d’œuvre sera constituée de prisonniers.
Le 9 juillet 1929 arrive le premier camion de matériaux. 
Le 15 août 1929 voit l’inauguration des hôtels, du Casino, de chalets, ainsi que le Centre d’estivage et de la place du lion.

E. LABONNE, Le Secrétaire Général du Protectorat avise M. TOURNAN, Chef du Centre d’Ifrane « de l’arrivée du sculpteur pour travailler au rocher du lion par une note de service N° 63 du 2 mars 1930. 

Objet : Ifrane, place du lion travaux exécutés par M. MOREAU. 
L’œuvre devra être terminée le 20 avril prochain, 2 ou 3 prisonniers seront mis à sa disposition pour accomplir ce travail ». Selon les relevés du Budget dressé le 15 juillet 1930, la réalisation du projet ne prendra que 15 jours.

Henri Jean MOREAU est né à LIBOURNE (France) où la municipalité lui commande le monument aux morts de la guerre 1914/1918. Il n’obtient qu’un succès d’estime. Sur la recommandation du Général D AMADE, il s’installe à Rabat au poste d’inspecteur aux Monuments Historiques et celui de professeur de dessin au lycée GOURAUD, tout en continuant sa carrière de sculpteur. Malade, il rentrera définitivement en France, en 1954 pour mourir dans l’indifférence, oublié, en 1956, dans la propriété de BARROUIL à BOSSUGAN - Commune de St-EMILION, à 5 Km de LIBOURNE, Département de la GIRONDE. 

Pourquoi avoir laissé s’instaurer l’incognito sur le lion alors qu’il est encore à IFRANE ?
Le sculpteur et son oeuvre restent ignorés des Libournais, tant il est vrai que nul n’est prophète en son pays. A longueur de jour de nombreuses personnes passent devant le monument aux morts du lycée Hassan II à RABAT, celui de LIBOURNE et la statue d’IFRANE en méconnaissant le nom de l’artiste.


Ironie du sort, depuis plus de soixante-dix ans, sous le beau soleil du Maroc et dans le plus grand anonymat, la notoriété de la sculpture d'IFRANE continue à se tailler la part du lion.

Mohammed EL AOUENE
Rabat
Source : Yabiladi.com

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