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Le point de croix

La nouvelle Tribune N°415 du 27/5/2004

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L’Association Marocaine d’Application Agricole et de Formation (AMAAF), organise au Palais Jamaï durant le Festival des Musiques Sacrées de Fès, une exposition de tapisseries exécutées par d’anciens malades de la lèpre.
“Ma plus grande chance dans ce monde est d’avoir eu la lèpre ”. Ces mots prononcés par une femme autrefois porteuse du bacille de Hansen et aujourd’hui guérie paraissent contradictoires au citoyen lambda. Et pourtant, ils ne le sont guère. Ils mettent en évidence une réalité : sans la maladie, cette femme n’aurait pas été prise en charge par les bénévoles de l’Association Marocaine d’Application Agricole et de Formation et notamment de l’atelier de tapisserie que dirige Madame Elisabeth Desveaux. Elle n’aurait pas appris un métier.

Elle n’aurait suscité que curiosité, pitié, étant l’ombre d’elle-même. L’existence d’apparence tragique s’est adoucie avec le temps. Une sérénité possible grâce à des âmes généreuses engagées dans une noble cause. Une cause à laquelle chacun peut apporter sa contribution par l’acquisition de tapisseries. Une quinzaine d’œuvres témoins de courage et vecteurs de réinsertion d’hommes et femmes guéris mais toujours en marge de la société.

Tout a commencé à la fin des années soixante. À cette époque, le Professeur René Rollier, médecin léprologue de réputation mondiale, effectue le travail d’urgence thérapeutique sur les lépreux à l’Hôpital d’Aïn Chock de Casablanca. Les “ blanchis”  comme on les appelle lorsqu’ils ne sont plus bacillaires conservent, malgré la disparition du germe, d’importantes séquelles neuromusculaires au niveau des mains. La maladie a contracté les extrémités, recroquevillé les phalanges endolories. Une rééducation est nécessaire. La thérapie passera par l’art. À l’heure où les Européens et les Américains  se servent de la danse moderne pour libérer les autistes de leur mutisme, le Professeur Rollier, inspiré par le travail d’Elisabeth Desveaux et des bénévoles de l’Association Marocaine d’Application Agricole et de Formation, élabore progressivement une rééducation des doigts basée sur la tapisserie au point.

Rééducation par l’art
La pratique de cette ancestrale technique stimule et assouplit index, annulaires et autres auriculaires. Mieux encore, au fil des ans  la  méthode thérapeutique se transforme en formation professionnelle. Au bout du tunnel et de la maladie, un métier se dessine à la cadence des allers et venus de l’aiguille dans le canevas. 

Le travail est basé sur la collaboration entre six femmes bénévoles et les anciens malades. Tous se retrouvent à l’hôpital d’Aïn Chock, transformé en lieu d’apprentissage. “ Mais avant de planter l’aiguille, il faut acheter le canevas, la laine qui provient d’Aubusson et qui coûte mille Dirhams le kilo, faire le dessin et choisir les couleurs. Les matières premières achetées, chacun évolue à son rythme. Forcément pour certains la tâche est plus ardue, plus douloureuse, tout dépend de l’état physique. Le moral aussi est une donnée à prendre en compte.

Avant d’être des faiseurs de tapisseries, tous sont des malades avec leurs maux du corps et de l’âme ”, explique Elisabeth Desveaux, dévouée et énergique. À chaque travail équivaut un salaire. “ Les règles sont claires et établies avec rigueur. La rémunération se fait au point. Bien évidemment, on récompense l’effort, l’assiduité et la qualité de la réalisation par des bonus. L’ouvrage est effectué à domicile. Souvent les hommes sont plus rapides car ils n’ont pas à assumer toutes les contraintes domestiques.

Le travail est régulier et permet de gagner un pécule ”, ajoute la dame de cœur. Une tapisserie selon sa dimension, sa difficulté d’exécution, et le temps qui lui est consacré peut rapporter à son maître d’œuvre jusqu’à plusieurs milliers de dirhams. “ Ainsi, ils peuvent se loger dans des lieux décents car malheureusement ils sont encore trop souvent rejetés par leur famille, à qui ils cachent leurs souffrances passées.

La lèpre est encore une maladie mal connue et qui projette une image extrêmement négative depuis des siècles. Dans les Evangiles, on peut lire “ les aveugles verront, les muets parleront, les sourds entendront et les lépreux seront purifiés ”, ce mal a toujours porté en lui une dimension de saleté. Alors que la lèpre est une maladie comme les autres, elle se guérit. Elle est peu contagieuse. Elle se répand dans les milieux où sévissent la malnutrition  et le manque d’hygiène. Mais il n’y a aucun risque à serrer la main d’un lépreux. L’exclusion est injuste”, rectifie Elisabeth Desveaux.

L’initiative caritative revêt une véritable dimension économique, sociologique et une prise de responsabilité. “ On tient à faire comprendre à tous les brodeurs qu’ils ne sont pas des assistés. Le salaire est mérité. Il découle d’un travail de grande qualité artistique ”, précise Elisabeth Desveaux. L’action menée vise donc aussi à une responsabilisation individuelle, à une époque où beaucoup d’actes de charité s’effectuent dans une logique d’automatisme, et qui malheureusement n’a pour seul mérite que l’action dans l’instantané et non dans la durée, l’échange et l’éducation.

Au Palais Jamaï de Fès où raisonneront les airs et les refrains de Sœur Marie Keyrouz, Youssou N’Dour, Hussein Al Adhami, Meher Ali et Sheher Ali, et bien d’autres, les ventes revêtiront un caractère de beauté, de grandeur.



 
Des transactions au caractère sacré qui récompenseront le travail d’individus, que la nature et beaucoup d’hommes et de femmes  n’ont jamais épargnés mais qu’Elisabeth Desveaux et ses amies ont toujours protégés et encouragés.


Ingrid Ober
Sources : 
La nouvelle Tribune
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