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Géographie

Tamgrut, du spirituel au temporel

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 Le Sud Marocain ne cesse de surprendre. Il hante les esprits les plus incrédules, force l’admiration et impose un silence religieux autant les sons et les sens sont imperceptibles et envoûtants.

Tamgrut est de cette espèce.

Le nom est magique, évocateur d’un passé, pour dire le moins, glorieux. Il est associé à toute cette région du Maroc méridional, le Dra, déjà connu au temps des Romains. Pline le nommait flumen Darat. Virtuve, l’appelait Dyris. Il est un haut lieu de l’histoire du pays. Les superbes ensembles architecturaux qui jalonnent la vallée se singularisent par leur beauté hallucinante. Ils consacrent malgré le caractère défensif frappant la tolérance et la convivialité. Ils annihilent les différences et cimentent les groupes. Dra, terme amazighe, « Darâa » de l’arabe « dirâ » qui signifie « coudée » est un terme éponyme qui vient du fait que les juifs et les chrétiens se sont partagés la vallée « coudée par coudée » selon une version assez répandue. Dra est une parfaite synthèse de la tolérance et de la communion.

L’on  se proposera à travers cette escapade de découvrir le nom, la région, les péripéties et les rôles joués par ce centre religieux et mystique dans l’histoire régionale et nationale.

Du nom, Tamgrut.
D’une connotation amazighe, le nom est féminin de la racine « gru » d’où « gru yid ; igra yid » qui signifie « passer », « passe me voir ; il est passé me voir »et par extension Tamgrut qui veut dire « celle qu’on passe voir, visiter, où on se repose ». Il désigne donc un lieu de passage, donc une étape presque obligée dans cette artère commerciale qui faisait jadis le bonheur des négociants caravaniers qui commerçaient avec Gao et Tambouctou et qui faisaient, pour ainsi dire, la jonction entre le nord et le sud, c’est-à-dire le reste du Maroc, l’Europe et l’Afrique. Les produits prisés du Sahara arrivent jusqu’aux ports de l’Europe. Le mouvement amène les produits, les hommes et la culture. Les échanges nord-sud se font donc à travers cette artère commerciale dont elle garde indélébiles certains sédiments humains et culturels.

Les oasis, la porte du Maroc.
En somme, la porte qui communique avec l’Afrique. D’ailleurs, plusieurs auteurs mettent en exergue le rôle des oasis du sud dans la pénétration vers le nord du pays et, de ce fait faisaient l’objet de plusieurs convoitises. C’est dire sa sensibilité et son caractère stratégique et par conséquent la mise en œuvre de toutes les mesures pour que l’environnement présente toutes les garanties propitiatoires pour sa sécurisation et son épanouissement.

Le déclin de la grande métropole méridionale, du grand caravansérail que constituait Sijilmassa et sa destruction ont contribué au déplacement de cette activité vers l’ouest, c’est-à-dire vers la région de Dra. Marmol nous signale l’existence d’un chapelet de forteresses et de garnisons dont la raison d’être est le maintien de l’ordre et la sécurité des caravanes. Grâce aux mesures de sécurité prises par Moulay Abdellah (1557-1574) et Moulay Ahmed Al Mansour (1578-1603), le Dra connaît dans la seconde moitié du XVIème siècle une ère de prospérité qu’il ne retrouvera plus par la suite.

Le site.
Situé sur la rive gauche de wad Dra, le village de Tamgrut est l’une des agglomérations les plus importantes de la région. Village fortifié et entouré de palmeraies et de vergers, quatre portes débouchent sur ses ruelles labyrinthiques. Il est le siège de l'une des plus prestigieuses « confréries » religieuses du Maroc : la zawiyya An-Nassiriyya et l’une des plus grandes bibliothèques de tout le Maroc méridional. Tamgrut est également connu par ses potiers et ses activités artisanales.

Tamgrut est l’une des bourgades les plus anciennes de Dra. Plusieurs sources concordent pour soutenir qu’elle aurait été de fondation juive. Mme J. Meunié souligne, en effet, que « le coude de Dra passe pour avoir été alors le site d’un royaume juif très prospère, ayant Tazroute pour place forte et Tamegroute pour capitale ».

La zawiyya de Tamgrut.
La zawiyya de Tamgrut est fondée en 1575-1576 par Abou Hafs Omar ben Ahmed Al Ansari originaire de zawiyya sidi annas. La fondation correspond à la guerre qui a opposé les Saâdiens aux Portugais qui se sont alliés à Al Moutawakkil. La guerre est connue sous le nom des trois rois ou la guerre de Wad Al Makhazine dans le nord du pays. Elle a consacré la prééminence du sultan Saâdien Ahmed Al Mansour, le victorieux dont les origines sont précisément de Tagmaddart dans le Dra. Plus tard, la décadence de la dynastie contribue au développement du mouvement confrérique à travers tout le pays.

Lalla Mimouna, la fille du fondateur, donne naissaance à Sidi Ahmed ben Brahim, élève du qutb ( pôle ) Abdellah ben Hsayn, lui-même disciple du sufi Ahmed b. Ali Al Hajji ad-darâi qui a été initié par Al Ghazi de Sijilmassa.

Après la mort du fondateur, la direction de la zawiyya passe à deux personnes. Lalla Mimouna s’occupe de la gestion du patrimoine alors que la direction spirituelle est confiée à Sidi Abdellah ben Hsayn. C’est ce dernier qui la confie à son tour en 1635, date de sa mort, au fils de Lalla Mimouna, sidi Ahmed b. Brahim. En épousant Hafsa, une de ses parentes, ce dernier consolide l’héritage familial.

C’est avant la mort de Abdellah b. Hsayn et l’accession de Ahmed b. Brahim à la direction que se situe l’arrivée de Mhammed b. Nasser à Tamgrut, alors que son âge ne dépassait la trentaine, c’est-à-dire dans les années 1630. Sidi Mhammed s’y rend pour parfaire et approfondir sa formation théologique et sa culture générale.

Les deux personnages mystiques, Abdellah ben Hssayn et Ahmed ben Ibrahim contribuaient à consacrer le rayonnement spirituel du centre religieux qui attira depuis plusieurs doctes.

Mhammed b. Nasser devint l’élève et le disciple préféré du maître de l’heure qui le désigna, de son vivant, comme son successeur. Il sacrifia son lignage des ansariyyin au profit de la piété et de la maîtrise parfaite des connaissances dont un disciple, fût-il, étranger, a fait preuve. En 1642, la direction de la zawiyya passe théoriquement au disciple.

Cette désignation n’a pas été sans remous. Les Ansariyyin ont mal perçu la succession d’un étranger à la tête de leur patrimoine. Le lignage est au faîte de sa puissance et ne put que voir d’un mauvais œil l’avènement impromptu d’un étranger, de surcroît, issu d’une famille modeste. Selon A. Hammoudi, « les Ansariyine peuplent à l’époque toute la partie méridionale de la palmeraie du Fezzouata. Ils sont bien connus puisqu’ils ont fondé Tamegroute. Plus encore, ce sont eux qui gardent l’accès si dangereux de la palmeraie du Ktaoua par Foum Taqqat, leur influence parmi les Aït Atta garantit leur prestige et leur fortune. Ils ont des zaouias dans le Ktaoua et dans le Touat » ( sainteté…, p. 623 ) .

G. Drague, pseudonyme de G. Spillmann, signale également l’existence des Ansariyyine au sud de Tamgrut à Qsar Lansar ( Esquisse d’histoire religieuse, p. 186 ). L’opposition, selon l’historien An Nassiri, était telle que sidi Mhammed b. Nasser s’est vu obligé de fuir Tamgrut pour se réfugier dans sa zawiyya natale à Aghlan dans le Dra. Malgré les réticences de Hafsa dont il assure la tutelle après la mort de son maître, sidi Mhammed finit par emmener avec lui et la veuve et les filles du défunt. En 1645, sidi Mhammed réussit à réintégrer Tamgrut après avoir épousé Hafsa bent Abdellah Al Ansariyya à laquelle il confie la gestion du sanctuaire pour prouver, semble-t-il, son désintéressement matériel.

C’est le début d’une ère nouvelle, celle qui marquera, après une période de transition, la prééminence des Nasiriyyin. Plusieurs facteurs ont concouru à la réussite de l’œuvre pourtant délicate. Sa piété et son érudition ont vite jeté le voile sur les anciens chikh de la zawiyya. Il rompt avec la passé. Il est désormais considéré comme le premier moqaddem de la « confrérie » en réussissant à fonder et à imposer l’ordre des Nassiriyyin auquel son nom reste, jusqu’à nos jours, intimement lié.

Le fondateur de l’ordre.
Né à Aghlan en 1603 ou 1606 selon d’autres sources,  non loin de Tamgrut dans la vallée de Dra, Sidi Mhammed ben Nasser s’y fixa et hérita la direction après la mort de Sidi Ahmed ben Ibrahim et parvint à y fonder l’ordre des Nassiriyyine qui dériva directement de la grande voix mystique de Shadiliyya. L’accession à la direction suprême de la zawiyya n’était pas une mince affaire. En revanche, elle était une véritable compétition, voire un conflit ouvert avec le lignage fondateur de Al Ansariyyine. Mhammed ben Naser n’a trouvé son salut que dans une série d’alliances et de concessions. Hafsa Al Ansariyya, devenue son épouse et mère de son fils et successeur Ahmed, a certainement joué un rôle important dans cette mutation.

L’ordre provient donc d’une filiation mystique qui aboutit au soufi Perse Junayd reprise au Maroc par Bouchaïb Ad Doukkali et transmise par Moulay Bou Azza, Sidi Harazem, Moulay Abdesslam b. Mchich et Achadili dont les disciples sont nombreux. Ces derniers fondèrent des zawiyya à travers le pays.

Tout l’enseignement d’Ibn Nasser repose sur la volonté de combiner la science islamique au respect de la sunna et l’exemple du Prophète et « faire une guerre inexpiable à toutes les anciennes coutumes que l’instinct héréditaire, légué par leurs ancêtres païens aux nouveaux musulmans fait survivre et se manifester des siècles après l’islamisation » ( Bodin cité par G. Drague, esquisse…p. 198 ). Toute sa vie est réglementée par plusieurs contrôles, par une abstinence entière envers tout ce qui est susceptible de l’égarer de l’exemple donné par le Prophète. Tout ce qui transcende ce cadre de référence est « innovation impie (bidâa), toute innovation est déviation et toute déviation est vouée aux flammes de l’enfer ».

La prééminence de la zawiyya.
La prééminence de la confrérie trouve ses raisons d’être d’abord dans la personnalité du fondateur de l’ordre et des premiers chefs de la zawiyya, de leurs réformes mystiques qui ont su s’adapter à l’environnement social direct et ensuite aux conjonctures propitiatoires qui ont encouragé et rendu possible la consolidation des pouvoirs locaux surtout au niveau d’un  espace qui n’est point sous l’emprise directe du pouvoir central. En effet, la destruction de grands centres religieux comme Dila et Illigh a contribué à la consolidation du centre de Dra.

Après sa mort en 1674, son fils et khalifa Ahmed ben Nasser lui succéda et contribua notamment au rayonnement du centre religieux et à l’enrichissement de sa bibliothèque. Tamgrut fut le grand centre spirituel et intellectuel de tout le sud marocain. Nous y retrouvons par intermittence le grand docte marocain Sidi Lahcen Lyousi. Lyousi, de la tribu amazighe des Ayt Yousi, au sud de Fès, était l’un des grands érudits qu’ait connu le XVIIème siècle marocain. Il est l’un des rares savants qui n’ont pas été formés dans les écoles de Fès. Sa culture est plutôt rurale. Malgré ses multiples pérégrinations, c’est auprès du chikh Ben Nasser, que sont restées ses attaches. J. Berque note à ce sujet que :  « Tamgrut est pour lui non seulement le lieu de l’initiation, mais le point de rencontre avec la culture du Sud, à laquelle il demeure fidèle ».

Relations avec le pouvoir.
Les premiers chikh se refusent à faire la prière du vendredi au nom du Sultan en raison notamment d’un rigorisme doctrinal. Ibn Nasser ne suit ni le mahdisme d’Abu Mhalli ni la défense du Jihad du fait que celui-ci est un tremplin pour la détention du pouvoir temporel.

Tamgrut connaîtra au grès de ses relations avec le pouvoir politique et à son essaimage sur des rayons qui dépassent les limites du pays, une véritable prééminence dans beaucoup de domaines. En effet, son essaimage a contribué à l’accumulation de richesses et, par conséquent, à l’exercice d’un pouvoir économique et politique.

Moulay Rachid dans sa stratégie de lutte contre les zawiyya détruisit Dila en 1668, voulut s’emparer de Tazerwalt. En 1670-71 il se dirigea à Illigh et envisagea d’attaquer Tamgrut. Sa mort en 1672 ajournera le projet. Les relations avec le Makhzen connaissent des fluctuations et des incertitudes pendant le règne de Moulay Ismaïl.

En 1761, le chikh Youssef b. Muhammed Lakbir prête serment de fidélité au sultan Muhammed b. Abdellah ( 1757 – 1790 ) et se rallie officiellement au Makhzen, ce qui lui permet de devenir l’une des confréries les plus importantes du Maroc et en même temps le début du détachement de plusieurs zawiyya qui lui sont jusque là affiliées.

Ahmed b. Abi Bakr a été tué en 1919 par les Ayt Atta en raison de son alliance avec les Glawa et l’autorité française. Le centre est en plein marasme. Les conflits internes et les attaques externes ont contribué à le plonger dans une décrépitude qui ne connaîtra point de répit.

La pénétration coloniale, et plus tard, les compétitions et les luttes pour l’accession au pouvoir ont jeté le discrédit sur le mouvement confrérique qui est avant tout à dimension rurale pour faire prévaloir non sans peine la dimension citadine. Cette lutte a fini par éroder les systèmes confrériques dans leur quasi-totalité et réussi à les confiner dans des rôles subsidiaires à dimension purement locale sans réelle velléité. 

Source :
www.amazighworld.org
A lire en complément : Tamegroute ou la mémoire du monde arabe
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