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Tourisme

Les marchands de sable

Michel Tarrier / lundi, 26 octobre 2009

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« J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence... »
Antoine de Saint-Exupéry.

« Comme nous allons vers des terres que nous ne connaissons pas, voici que nous découvrons dans notre cœur de grands espaces inexplorés. »
Ernest Psichari
« A force de suivre les itinéraires indiqués qui ne conduisent qu’à des impasses, il va finir par s’engager sans demander conseil à personne sur son propre chemin. »
Yvan Audouard
« Homme, il faut savoir se taire pour écouter le chant de l’espace, qui affirme que la lumière et l’ombre ne parlent pas. »
Poème touareg

Les principes du tourisme durable ont été arrêtés par l’OMT dès 1988. Il se définit comme une façon de gérer « toutes les ressources permettant de satisfaire les besoins économiques, esthétiques et sociaux, et de préserver l’intégrité culturelle, les écosystèmes, la biodiversité et les systèmes de soutien de la vie ». Une distinction nette peut être faite entre les notions d’écotourisme et de tourisme durable : le terme même d’écotourisme désigne une composante du secteur touristique, alors que les principes de durabilité doivent s’appliquer à tous les types d’activités, d’opérations, d’entreprises et de projets touristiques, qu’ils soient anciens ou nouveaux. En bref, l’écotourisme est un voyage « responsable » qui préserve les environnements naturels et se soucie du bien-être des populations locales. Le facteur « nature » y est omniprésent.

Les voyageurs épris du Sahara existent et ont toujours existé. Presque inhérents à ce milieu, épris de sa civilisation, de sa magie et de ses beautés naturelles, ils ne sont pas profanes, discrets, sous-équipés et respectueux, ne faisant ni morale, ni prosélytisme, prêts à défendre et non à saccager, individuels ou en groupuscules non fédérés, ils sont généralement animés d’une initiative qui se conjugue à l’éthique des initiés, et pratiquent avant la lettre et avant qu’on le leur impose le voyage durable, solidaire, équitable et tout ce qu’on voudra rajouter dans la rhétorique emphatique du marketing récurrent. L’écotouriste est ethnologue, archéologue, paléontologue, géologue, botaniste, zoologue, photographe spécialisé ou simplement amateur de découverte, de peinture, de contemplation, de méditation. L’écotouriste est chercheur ou artiste par essence, et non par nécessité. Ces gens n’ont nul besoin d’être exhortés, recrutés, sollicités et ne montrent guère de sympathie pour les ruées touristiques et l’art de décevoir qui y préside. Les poches vides, c’est un modeste voyageur du savoir. Là, dans ce désert plein de vie où souffle l’esprit, il vient se remplir les yeux, bercer son âme au silence sonore. Vous en êtes ?

Il faut rappeler un principe. Il n’y a ni écotourisme, ni tourisme durable dès l’instant qu’un voyage est initié par voie aérienne : un gros avion type Airbus A380 brûle quelque 15.000 litres de kérosène par heure. Les émissions d’oxyde d’azote produites par un mouvement LTO (norme qui détermine la pollution locale créée par le trafic aérien) équivaut aux émissions d’oxyde d’azote produites par 10.500 voitures diesel parcourant 25 kilomètres. C’est beaucoup trop pour aller faire « respectueusement » cuire un pain dans le sable ou déranger l’avant dernier fennec... S’il ne peut utiliser un moyen de transport plus respectueux, l’écotourisme reste l’un des nombreux idéoplasmes de l’écoconscience, une invention gratuite (mais qui peut rapporter gros...), une vue de l’esprit émanant de corridors écotechnocratiques, spécialisés dans la lubrification des derniers caprices de l’ultralibéralisme, en l’occurrence plus ou moins marchands... de sable.

L’Aguerguer, le Drâa, le Tafilalt ne sont pas les Alpes ou la Camargue françaises, définitivement vouées, à tort ou à raison, au tourisme vert, ni même les Andes (3.000 visiteurs/jour au Machu Pichu !) ou encore le Népal sérieusement entaché par une empreinte touristique excessive. Une liste des destinations porteuses de tourisme naturel et culturel, déjà gravement saccagées pour la cause serait sans fin. L’inverse n’est pas disponible ou se réfère à l’échec. Mettre tous les terroirs dans un même panier écotouristique relève du non-sens. Au Maghreb, la trop grande disparité est exacerbée par l’extrême proximité géographique : entre l’Andalousie (qui n’est pas la région la plus riche d’Espagne) et Tanger (qui n’est pas celle la plus pauvre du Maroc), il y a 14 km et une perte de pouvoir d’achat de 14 % ! L’invité occidental fait ainsi naître chez son hôte une inévitable convoitise. La génération présente de l’amphitryon du Sud marocain, par exemple, joue chaque jour sa vie dans le détroit de Gibraltar pour tenter de gagner un Eldorado dérisoire et les touristes-aventuriers de pacotille croisent ces candidats à l’exil forcé depuis le pont de leur bateau, ceux-ci ayant le digne privilège de visiter à satiété « le désert » que les premiers tentent de fuir à la nage et contre la perfidie des lois iniques. Criante injustice. Comme il est proclamé que la pauvreté, qui mène au déni de soi-même, constitue une atteinte aux droits fondamentaux de l’être humain et qu’elle doit se situer au cœur des préoccupations internationales, l’une des stratégies de développement est donc de se rendre sur place « pour dégustation », tout en poursuivant l’édification de murs dans le sens inverse, des murs tout de même un peu troués, de quoi avoir la main d’œuvre à bon marché qu’il nous faut...

Les marchands de sable nous parlent...

« Un touriste se reconnaît au premier coup d’œil, c’est un individu habillé d’une manière telle que, s’il se trouvait dans son propre pays, il se retournerait dans la rue en se voyant passer. »
Philippe Meyer.
« Le tourisme est la réalisation achevée d’un univers de la désespérance. »
Chantal Thomas.

Sculpture du vent, écriture du sable, solitude sonore, gisement de silence, révélation spontanée, plénitude du vide, paysage intérieur, source d’effrois et d’épreuves, ...à l’origine était l’inconnu et ce jour est intemporel… Les clichés surexposés ne manquent pas pour traduire l’émotion envoûtante de cette terre de dépouillement, de soif et de faim. La tradition perpétuée veut que le désert trempe les âmes fortes et soit le cadre privilégié de la contemplation, de la méditation.
Il n’y a pas si longtemps le Sahara n’était qu’une simple tache blanche sur les cartes, blanche d’une apparente vacuité, pays tant ouvert qu’impénétrable, horizon lisse mais cependant imperméable. Mal de sable à pied, mal de mer à dos de chameau, les aventures les plus romantiques y inspirent les explorateurs et les chercheurs de trésors cachés. Les thèmes sahariens se bousculent sous la plume de mille écrivains « atteints de désert », inspirations enrichies par l’oral d’un patrimoine culturel immatériel et endémique aux peuples Hamites (Touaregs), concept inépuisable et exaltant induit par la patiente adaptation à l’hostilité environnante, à la paucité des ressources, titres de gloire et de noblesse du grand nomadisme, aujourd’hui soudainement mis en joue par l’addiction au consumérisme et la trivialité d’une civilisation de l’instantané. Desertus, « abandonné » en latin, fait naître une soif inextinguible d’inspirations, un irrésistible besoin de saisir l’insaisissable au pays de l’absolu, là où le soir le soleil éteint tout. Dans la mythologie de cet univers porteur de sacré, de cette terre de salut, chacun trouve sa quête, entend les prophéties qu’il souhaite. On s’y retire du monde, on y rencontre dieux et Dieu – mirage permanent - ou l’on s’y rencontre soi-même. À cette terre de sable et de pierres est confiée la vocation divine de la révélation, tant islamique que chrétienne. C’est lors de séjours au désert que Moïse reçoit de Yahvé les Dix Commandements sur le Mont Sinaï, que Mahomet perçoit la parole de l’ange Gabriel. On y prie, on y médite, on s’y retire dans l’ascétisme. C’est là, sur le désert christique et porteur de sacré, que le père Charles de Foucauld poursuivit son épreuve monastique. Bien d’autres l’ont suivi dans l’expérience trappiste. « Du vent, du sable et des étoiles », le Petit Prince, le chef-d’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, n’est-il pas la meilleure fable de cette aventure de méditation transcendantale ?

Le Sahara représente selon les spécialistes une demande nouvelle et comme il semble pour le moins judicieux de sauvegarder le milieu, d’en gérer les ressources naturelles et humaines dans la perspective de l’invention du développement durable, on nous fait accroire que l’on pourra limiter, doser, filtrer le nombre de touristes, respectant un seuil de compatibilité. C’est du moins ce qu’énoncent les grands principes de l’Unesco dans une charte éthique d’organisateurs spécialisés (Vers une stratégie pour un développement durable du tourisme au Sahara, 2003), et dans tant d’autres annonces qui ne sont que vœux pieux. Lutter contre le danger de la massification reviendrait à demander à ceux qui s’accrochent encore légitimement à leur oasis de nier tout appât du gain. C’est illusoire. A des gens « qui ont tout mais qui n’ont rien » (la notion de manque est purement existentialiste et n’a pas sa place dans les économies de subsistance ou autarciques...), on ne demande pas de ne s’emparer que d’un quand ils peuvent avoir dix ou cent, a fortiori forts des leçons de consumérisme reçus par le biais de la télévision satellite, en ces parages bel oiseau de mauvais augure. Nous avons une expérience du voyage dit de nature au Maghreb et la litanie perçue à chaque étape est celle d’une plainte de non-fréquentation, de chambres vides et d’espoirs déçus, et ce, au cœur d’écosystèmes déjà largement victimes des affres d’un tourisme délétère. Et si la population, soudainement illuminée, résistait à la tentation en se contentant d’un tourisme de découverte minimum, on imagine bien mal l’esprit capitaliste obéir à une telle prérogative et ne pas profiter du créneau. Du jamais vu !

A l’exemple du mouton de Panurge, les terriens moyens devenus touristes se suivent, cultivant la peur de l’inconnu et ne font qu’enrichir quelques espaces déjà privilégiés du secteur touristique, y compris du domaine saharien que l’on pourrait imaginer vierge. Quitte à parcourir des centaines de kilomètres en ribambelles de véhicules 4x4 au charme ravageur et fortement polluants, depuis Agadir, Marrakech ou Ouarzazate, pour retrouver chaque soir le confort et le conforme. Drôle d’évasion ! Les autres, les anti-touristes qui marchent derrière les louables initiatives d’un grand nombre de concepteurs d’itinéraires alternatifs et autres comptoirs du désert, méritant au mieux le label d’écotourisme parce qu’ils en ont l’habit, se suivent aussi. Leurs pollutions sont plus modestes mais leur pénétration est maximale, tant dans la culture de l’habitant que dans l’intimité des écosystèmes. C’est peut-être cet aspect qu’il convient d’encourager mais il n’est nullement susceptible de satisfaire aux besoins économiques du secteur spontanément inventé pour le recevoir. Les adhérents aux randonnées pédestres ou chamelières restent un épiphénomène. Le flux touristique mondial, toutes figures confondues, a été de l’ordre de 715 millions d’arrivées en 2002 (soit une recette de 474 milliards de dollars), dont seulement 28,7 millions d’entrées pour le Continent africain, parent pauvre du tourisme (Organisation mondiale du tourisme). Le chiffre mondial prévu pour 2010, avant l’annonce de crise, était de 8000 milliards de dollars, soit 12,5 % dans le PIB mondial. Pays saharien parmi d’autres, le Maroc a placé ses ambitions touristiques à hauteur de dix millions de visiteurs à l’horizon 2010. Dans cet objectif, son plan Azur casse plus qu’il ne construit en initiant l’édification d’un mur de béton en frange littorale, depuis la frontière algérienne jusqu’à celle mauritanienne, et notamment en zone saharienne. Comment ne pas reproduire les glorieux exemples de Riviera, Côte-d’Azur, Costa Brava et autres Costa del Sol ? Outre les destinations classiques (Agadir, Marrakech...), les initiatives culturelles (villes impériales) existent depuis longtemps. Au sein de ce panorama, la place de l’écotourisme ne semble pas honnêtement définissable en chiffres. Certains rapports avancent une part de 30 % du global pour le tourisme culturel et naturel, mais ce chiffre outrancier ne tient compte que de la nature des sites et non de l’éthique des visiteurs. Tout touriste traversant une ville impériale, un village de montagne, une oasis présaharienne, visitant une cascade, une aire protégée n’est pas un écotouriste ! Bien au contraire. Il suffit de se poster au pied de l’Erg Chebbi, dans le Tafilalt marocain, pour le comprendre ! C’est l’attitude qui fait l’écotouriste, non la destination ! Tout touriste allant admirer-déranger les ibis chauves par simple curiosité se retrouve pris dans les statistiques du tourisme durable alors que son activité va à l’encontre du souci durable de l’oiseau et de son écosystème.

Le chiffre raisonnable des touristes se voulant respectueux de l’environnement par sensibilité à son égard ne doit pas dépasser 0,5 %. C’est-à-dire 125.000 amateurs d’anti-tourisme pour le Maroc, ce qui est insuffisant pour motiver un secteur. Et même si ces visiteurs sont de bonne foi, cette modeste fréquentation de la nature pèse déjà trop lourd dans la balance écologique. chameau-sahara.jpg

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