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Histoire

Le Maroc : un survol historique

Par Mourad Khireddine "Le savant itinérant et la transhumance du savoir "

Réf : 1480

Visites : 1943

Horizontalement, le Maroc s’inscrit dans l’aire arabo-musulmane d’avec laquelle il partage un vaste corpus religieux, culturel, spirituel, scientifique et linguistique. Verticalement, ses racines s’étendent par-delà le désert du sud, en Afrique profonde, et par-delà la Méditerranée, en Europe.

Cette position fait de lui un creuset fécond. D’autant plus fécond que son histoire atteste tout à la fois de ses conquêtes en Afrique jusqu’au fleuve Sénégal et en Europe –l’Espagne, le sud de la France-,que des conquérants qui ont occupé tantôt seulement ses ports ou quelques oppidums comme les phéniciens et les romains ; une partie de ses territoires ou tout le pays comme les Espagnols et les Français. Aussi, l’identité du Maroc est-elle à chercher dans sa pluralité et dans sa diversité qui s’affirment et s’expriment dans le mode comportemental, social, culturel.

Cependant, quand on revient quelques siècles en arrière, on constate que c’est incontestablement l’Islam qui a provoqué en Afrique du Nord l’élan civilisationnel5.Les civilisations précédentes issues de l’Antiquité n’avaient pas apporté avec elles cet idéal créatif. Quant aux cultes païen, judaïque et chrétien bien qu’ils eussent une part relativement active dans la vie, ils ne répondaient guère aux aspirations que les Autochtones portaient en eux.

La communauté juive, par exemple, dont la présence en Afrique du Nord remonte fort loin dans le temps6, est restée fermée sur elle-même, « se consacrant à l’agriculture, à l’élevage et au négoce ».7Quant à l’Église chrétienne, en prenant « à bien des égards le relais de la romanité »8, elle avait bien du mal à répandre au Maroc9 un culte déchiré par les controverses doctrinales orientales et occidentales qui conduisirent les évêques orientaux et occidentaux, lors du concile tenu à Sardique en 347, à s’excommunier réciproquement10. Plus encore, lorsque le Christianisme toucha les Berbères, il accentua plutôt leur « tendance nettement anti-impériale » et leur « farouche volonté d’autonomie »11.Les Vandales [430-534] et les Byzantins [534-647] furent, quant à eux, présents surtout dans la partie orientale du Maghreb, et uniquement sur la frange Nord du Maroc, et leur règne se déroula sous le signe de guerres et de révoltes continuelles jusqu'à l’arrivée des Arabes.

Conquis après une résistance qui dura une cinquantaine d’années, le Maroc prend son indépendance par rapport au Califat de Bagdad. Très vite, il devient un empire, se saisit de son propre destin politique et entre dans une rivalité culturelle et artistique avec les grandes métropoles orientales et occidentales. Fès devient Capitale des Idrissides, et l’on y voit affluer savants, architectes, ingénieurs, maîtres-artisans, médecins, philosophes… Marrakech, à son tour, à peine sa fondation achevée, s’impose sous les Almoravides, puis les Almohades, comme Capitale d’un empire comprenant l’Andalousie et l’Afrique du Nord, et une culture mauresque originale se développe sur les deux rives de la Méditerranée. Après une période particulièrement trouble articulée autour des invasions portugaises et espagnoles d’une part, et Ottomanes, de l’autre, auxquelles doivent faire face les Mérinides puis les Wattassides {du XIIIe au XVIe siècle}, les Sa’adiens {1523-1603} fonderont, de nouveau, un empire qui s’étendra jusqu’en Afrique Noire. Cette même dynamique avec ses avancées et ses replis, ses plages de paix et de crises, accentuée par la phase de protectorat {1912-1955}, marquera la période alaouite {du XVIIe à nos jours}

Ce survol historique n’a pour raison que de montrer que, de siècle en siècle, le Maroc, dans ses liens de rencontre et de rupture, d’alliance et de mésalliance avec ces voisins de l’Est, du Nord et du Sud subsaharien, construira sa science, son champ de connaissance. Rien donc d’immobile dans sa culture, contrairement aux stéréotypes qui la rattachent à la tradition. C’est que, là encore, le terme de tradition n’est pas clair et on l’utilise aussi bien dans les cercles savants que dans la rue sans se soucier de son véritable sens, ni son véritable rôle. Prise dans son sens premier“tradition” ne signifie rien moins que “transmettre”. « Ainsi, la tradition rivalise inlassablement avec l’effacement et l’oubli, mène contre eux une lutte sans laquelle, le “même” eût pu naître et renaître indéfiniment à chaque instant dans une absolue et fatale virginité, sans que les hommes en eussent eu conscience ni souvenance. Et qu'eût été l'existence sans la tradition, à supposer que la vie continuât? Enclavé dans le retour du même sans cesse oublié, l'Homme aurait répété invariablement les premiers gestes sans en faire l'économie, sans même se rendre compte qu'il les répète, persuadé qu'il les invente pour la circonstance, et oubliant l'instant d'après qu'il en a été l'auteur pour s'acharner de nouveau à les inventer. Aussi la tradition ne se réduit-elle pas à une pure transmission d'un savoir-faire, mais devient une “re-création” d'un déjà-là en même temps qu'une assimilation de ce qui, dans le présent, mérite d'être retenu, puis transmis. Autrement dit, la tradition ne survit que par l'invention et la découverte de la chose matérielle ou spirituelle à léguer12.»

C'est pourquoi elle n'est pas enclose dans le répétitif, mais solidaire de l'invention, de la création, de la découverte…, qui la soutiennent et qu'elle soutient, bien qu'en apparence elles semblent se rejeter mutuellement. Quant à l'invention, la création et la découverte, appropriées par la modernité qui leur associe valorisation de la rationalité, science, technologie, elles paraissent subir la tyrannie de la tradition et, plus encore, son intolérance face à l'aventure innovatrice. En réalité, il n'en est rien. Qu'aurait eu à propager une tradition si elle n'avait été précédée par la création? et qu’aurait apporté une invention oubliée l’instant d’après? »13



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Notes

1 Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, éd. Odile Jacob, 1997, On peut opposer à la thématique dominante de cet ouvrage, ces deux strophes du poème d’Ibn‘Arabi {560-638/1165-1240}, l’Interprète des Désirs, éd. Albin Michel, 
1996, p.117. Trad. Maurice Goton : 

… 
Mon coeur est devenu capable 
D’accueillir toute forme. 
Il est pâturage pour gazelles 
Et abbaye pour moines ! 


Il est un temple pour idoles 
Et la Ka‘ba pour qui en fait le tour, 
Il est les Tables et la Thora 
Et aussi les feuillets du Coran ! 


Il y a encore ces vers de Goethe : 

L’Orient a somptueusement 
Traversé la Méditerranée. 
Seul qui connaît et aime Hafiz 
Sait ce que Calderon a chanté

Ou encore

Qui se connaît soi-même

Saura également reconnaître ceci :
L’Orient et l’Occident
Sont indissociablement liés.
Divan Ouest-Oriental.


Il y a aussi ce passage insolite de Nietzsche dans le § 60 de l’Antéchrist, J.J. Pauvert éditeur Libertés 57. : « Le Christianisme nous a frustrés des fruits de la civilisation antique, plus tard il nous a encore frustrés des trésors de culture de l’Islam. La merveilleuse civilisation maure de l’Espagne, au fond, apparentée de plus près à la nôtre, plus proche de notre esprit et de nos goûts que Rome et la Grèce, on l’a écrasée (je ne dirai pas quels pieds la piétinèrent), et pourquoi? parce qu’elle devait l’existence à des instincts aristocratiques, des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, le disait même encore avec les exquis et précieux raffinements de la vie mauresque!…» p.186. ou encore «“Guerre à mort avec Rome! Paix et amitié avec l’Islam” : c’est ce que fit, car tel était son sentiment, ce grand esprit libre, ce génie des empereurs allemands, Frédéric II.» Sur un autre registre mais qui corrobore notre point de vue, Joseph NEEDHAM, écrit dans La Science chinoise et l’Occident, éd. Seuil, coll. Points, 1973, p. 5 : « Avant cette époque [la Renaissance], cependant, l’Occident avait été profondément marqué, non seulement dans ses développements techniques mais aussi dans ses structures et ses transformations sociales, par les découvertes et les inventions qui provenaient de la Chine et de l’Asie Orientale.»

2 « Les Espagnols se hâtent de faire sombrer les valeurs natives des Incas, des Aztèques, des Mayas dans leur fureur de détruire, ici une civilisation déjà avancée, là une civilisation de second ordre, mais qui leur paraissaient, par cela même, dangereuses pour la propagation du christianisme, peu favorables pour l’exploitation économique du pays. Les Puritains anglais se hâtent d’en faire autant vis-à-vis des tribus plus primitives du Nord, en voulant se conserver purs de tout contact avec des peuples qui leur répugnaient, par leur couleur, et leurs coutumes, et qui évoquaient, à leur conscience de blanc et de chrétiens, l’épouvantail de la miscégénation [union d'individus de races ou d'origines différentes] et du paganisme dissolu.» Giberto FREYRE, maîtres et esclaves, la formation de la société brésilienne, éd. Tel/Gallimard, 1974, p.94. « L’Occident est la seule parmi les civilisations à avoir eu un impact important et parfois dévastateur sur toutes les autres. […] Le problème central dans les relations entre l’Occident et le reste du monde est par conséquent la discordance entre les efforts de l’Occident –en particulier l’Amérique– pour promouvoir une culture occidentale universelle et son aptitude déclinante à le faire.» Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, éd. Odile Jacob, 1997, p.199

3- Emmanuel BERL écrit à ce propos : « Aussi bien l’Europe n’est pas une donnée géographique, mais un produit de l’histoire. […] Des îles, des chapelets, la prolongent vers l’Afrique, vers les Amériques. La nature ne fournit pas son dessin.» Et plus loin : « En effet, la Grèce antique n’était pas l’Europe. Elle se sentait plus liée à l’Asie Mineure et à l’Afrique du Nord qu’aux Balkans. C’est la littérature, sans doute, qui a fait des guerres médiques un conflit entre l’Europe et l’Asie. […] L’Empire romain, lui non plus, n’engage pas l’histoire avec l’Europe. Ses provinces africaines et asiatiques lui importent autant et davantage que ses provinces occidentales. Il dut vaincre Annibal avant d’affronter Vercingétorix. Lucullus lui assujettit l’Asie Mineure avant que César ne lui assujettisse les Gaules. Ce ne fut point Rome, mais son effondrement, qui donna naissance à l’Europe.» Et il ajoute au sujet de Rome : « Livie eut beau filer la laine, Mécène commander à Virgile les Géorgiques, Rome n’en fut pas moins envahie par le luxe asiatique, la philosophie égéenne et les divinités syriaques. Les
jeunes dames romaines se moquèrent de Livie et adorèrent Astarté.» Europe et Asie, éd. nrf Gallimard, 1946, p. 20-26. 4- Khireddine MOURAD, La Transhumance des cultures, Actes du Colloque Euro-Arabe sur le Thème : Université, Société et Développement, 15-17 avril 1996 à Rabat, organisé par la Fondation Konrad Adenauer. p.143-146.

5 Sigrid HUNK écrit à juste titre pour expliquer l’esprit de son ouvrage : « Le présent ouvrage parlera de l “Arabe” et de la civilisation “arabe”, en dépit de ce que les créateurs de cette dernière n’aient pas tous été citoyens de cette nation qu’Hérodote désignait déjà sous le nom d“Arabioi”, mais également Perses, Indiens, Syriens, Égyptiens, Berbères et Wisigoths. Car tous les peuples auxquels les Arabes avaient imposé leur domination étaient unis par une langue et une religion communes, la langue et la religion arabes, que par la même profonde empreinte dont le vigoureux génie arabe les avait marqués, d’où leur unité culturelle d’une splendide harmonie.»Le Soleil d’Allah brille sur l’Occident, éd. Albin Michel,1997, p.11

6 - Sur l’établissement de colonies proprement juives sur les côtes africaines, à l’époque de Tyr et de Sidon, nous n’avons pas de documents épigraphiques, et guère d’autres témoignages. Ce monde appartient au domaine de la légende, et les récits concernant cette période n’ont été recueillis qu’à une époque récente. En divers lieux du Maghreb, dans l’île de Djerba (Tunisie), à Tanger, à Fès dans la vallée du Dra, aux confins sahariens du Maroc, ces récits apparaissent, parlent de pierresfrontières posées par Joab ben Seruya, chef des armées du roi David, venu jusque-là à la poursuite des Philistins qui, pour certaines populations juives des montagnes, ne sont autres que les Berbères […]»Haïm ZAFRANI, Mille ans de vie juive au Maroc, histoire et culture, religion et magie, éd. Maisonneuve et Larose, 1983, p.11. Maurice ARAMA et Albert SASSON notent pour leur part : « L’existence fort ancienne d’une communauté juive en terre africaine est évoquée dans les chroniques légendaires datant de l’époque des navigateurs phéniciens, du roi Salomon et des comptoirs africains de Sidon et de Tyr, ou encore l’expansion de Carthage lors des guerres puniques. » “Judaïsme et communauté juive” de l’Empire Romain…, op. cit.,p. 43.

7- Maurice ARAMA et Albert SASSON, id. p. 43.

8- Abdallah lAROUI, L’Histoire du Maroc, essai de synthèse, éd. Maspero, 1975, p. 33. « Le bilan de la domination romaine en Berbérie, écrivent R. et M. Cornevin, est bien différent [qu’en Égypte]. Il ne subsiste au Maghreb et en Tripolitaine que les ruines impressionnantes des villes mortes. Tout le reste a disparu et s’est effacé de la mémoire des hommes. Même le christianisme si brillant des IIIe et IVe siècles n’a pas résisté à l’invasion musulmane…» Histoire de l’Afrique des origines à la Seconde Guerre mondiale, 4e édition, éd. Payot, 1964, p. 82.

9- «Nous ne savons pas à quelle date le christianisme pénétra au Maroc. C’est à Tanger qu’ont été trouvée les plus anciens témoignages de la vie chrétienne au Maroc.» Henri TERRASSE, Histoire du Maroc des origines à l’établissement duProtectorat français, éd. Atlantide, 1949, ,p. 65.

10- Joseph LORTZ, Histoire de l’Église, éd. Payot, 1955, p.65-73.

11- R et M. CORNEVIN, op. cit. p.89.

12 « L'invention et la découverte […] ne se rapportent pas nécessairement à un équipement matériel ni a des réalités visibles.La découverte de la valeur morale et spirituelle de la liberté, par exemple, a exercé sur nos cultures une influence aussi profonde que l'invention du feu sur les premières communautés humaines.»Encyclopædia Universalis.

13- Khireddine MOURAD, Arts et traditions du Maroc, éd. ACR, 1998, p.26.

Le savant itinérant et la transhumance du savoir

Mourad Khireddine

JOHANN WOLFGANG GOETHE
UNIVERSITÄT FRANKFURT AN MAIN

Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Afrique
–CIRA–

Colloque :
LE SAVOIR ET LES SCIENCES EN AFRIQUE
Du 24 au 27 juillet 2006

Source :
http://agora.qc.ca/Documents/Maroc--Le_savant_intinerant_et_la_transhumance_du_savoir_par_Mourad_Khireddine

 

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