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Histoire

Le triomphal retour de Mohammed V - 16 novembre 1955

Jean Lacouture, Le Monde du 16 novembre 1975

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Le Maroc l'attendait depuis vingt-sept mois, passant de la stupeur à l'impatience et de la nostalgie au combat. Le 20 août 1953, une conjuration de militaires, de hauts fonctionnaires français et de notables marocains avait placé le faible gouvernement Laniel devant le fait accompli (le pronunciamiento disait le ministre des affaires étrangères, Georges Bidault).
Enlevé de son palais de Rabat et "déposé" par l'Etat qui s'était engagé à le protéger, le sultan Sidi Mohammed Ben Youssef avait été brutalement expédié en Corse, puis à Madagascar.

Il n'avait pas fallu attendre six mois pour constater que ce coup de force contre un souverain indocile à ses "protecteurs" avait fait de lui, chef du nationalisme marocain, l'âme de la nation. De jour en jour, la ferveur se faisait, pour lui, plus violente. Des bombes explosaient à Casablanca, à Rabat, à Meknès des groupes armés se rassemblaient, surtout depuis le déclenchement de la guerre en Algérie, le 1ernovembre 1954.

On parlait même de la formation d'une "armée de libération «dans le Rif, qui pourrait coordonner son action avec celle du FLN algérien. L'affaire marocaine prenait des dimensions militaires : les forces engagées en Algérie pourraient-elles combattre ce nouveau brasier ? Au lendemain de la sanglante explosion populaire du Tadia, le 20 août 1955, dont le deuxième anniversaire du coup de 1953 avait été l'occasion (comme l'avait fait prévoir le lucide, courageux mais éphémère résident général Gilbert Grandval), le chef du gouvernement, Edgar Faure, avait dépêché à Antsirabé le général Catroux, pour tenter de trouver une issue avec l'exilé.

Rentrant à Paris le 11 septembre, l'ancien gouverneur général de l'Algérie avait fait savoir que la seule solution du problème marocain était, dans le cadre de l'indépendance, le retour du souverain sur son trône, alors occupé par un ectoplasme inventé dans les officines du protectorat.

En dépit de la campagne obstinée menée contre lui à Paris par des ministres comme le général Koenig, chargé de la défense nationale, quelques politiciens comme Raymond Schmitein et Jacques Bardoux, qui traitaient Sidi Mohammed de "Néron", et à Rabat par le nouveau résident général, le général Boyer de la Tour, M. Edgar Faure tint bon, et le souverain chérifien quitta Madagascar, le 29 octobre pour Aix-en-Provence puis, la Celles-Saint-Cloud.

M. Pinay, ministre des affaires étrangères, signa avec lui, le 6 novembre, un accord ouvrant la voie à l'émancipation véritable du royaume et au retour de l'exilé sur le trône. Dès le 25 octobre, son pire ennemi, Si Thami El-Glaoui, pacha de Marrakech, était venu se prosterner à ses pieds pour demander l'"aman", le pardon : le ralliement de l'animateur de la conspiration du 20 août 1953, au nom duquel avait été accompli le coup de force, levait les derniers obstacles.

La légitimité de Sidi Mohammed Ben Youssef, devenu Mohammed V, était ainsi reconnue par ceux-là mêmes qui avaient tenté de la remettre en cause.

Alors, le retour... Quel Français du Maroc, fût-il "libéral", quel "spécialiste «de ce pays, n'avait redouté que le retour du souverain ne fût l'occasion de violences et d'excès, de vengeances plus ou moins personnelles et de délires dangereux ?

Après tant d'injustices, de contraintes, de mensonges ! Au moment où il quittait Paris pour prendre la succession du général Boyer de la Tour, l'ancien préfet de police, André-Louis Dubois, s'entendait dire par un vieux routier des affaires marocaines qu'il courait au désastre : "Vous allez être débordé. Vous ne savez pas de quoi est capable une foule marocaine exaltée. N'oubliez pas les violences du temps de Grandval."

Et pourtant, le 16 novembre 1955, ce peuple montra sa maturité, et qu'il y a des heures où la jubilation l'emporte sur la colère - d'autant mieux que depuis deux semaines, de sa résidence française, le souverain le priait instamment d' "oublier le passé".

Un peuple entier regardait vers le ciel. Deux avions luisaient dans le soleil qui brillait sur Rabat. "Non, celui-là, c'est celui des femmes... C'est le second, le second !»La masse humaine oscillait, comme ivre. Des inconnus se donnaient l'accolade en riant. "Sidna" est de retour ! (Sidna : notre Seigneur.) Et Mohammed V prit pied sur le sol de l'aéroport de Salé, de son air précautionneux, attentif, presque effrayé de cette marée humaine qu'il déchaînait.

En dépit de l'ironie qui semblait toujours errer dans son sourire, il était heureux. Ils étaient venus de l'Atlas et du Souss et du Tafilalet pour l'acclamer, et tout au long de la route du Zaers, jusque dans le Méchouar, le "Yayia el Malik !»(vive le roi !) fut clamé ce jour-là avec autant d'accents qu'il y a de provinces dans le royaume.

Cette euphorie, souvent délirante, ne dégénéra presque jamais, dans les jours et les semaines qui suivirent, en violences-encore que des compagnons du Glaoui aient été brûlés vifs à Marrakech. On releva aussi d'étranges rites. Celui des Zaïans de la région de Khenifra, plusieurs caïds, qui avaient signé en 1953 la pétition en faveur de la déposition de Sidi Mohammed, se coupèrent un ou deux doigts de la main droite en signe de châtiment : la main coupable...

La victoire de Mohammed V était assez grande pour lui permettre un prodigieux effort sur soi, qui fit de sa restauration un modèle de longanimité. Jamais depuis quinze ans le souverain n'avait parlé de la France comme il le fit deux jours après son retour, le 18 novembre, pour la fête du Trône. "L'amitié entre nos deux pays est solidement enracinée...

C'est grâce aux réalisations françaises que le Maroc a pu marcher si vite dans la voie du progrès..."Le coup de force du 20 août 1953 n'avait pas seulement précipité l'indépendance marocaine, il avait sauvé la dynastie alaouite.

L'histoire dira si ce fut ou non pour le bien du Maroc.

JEAN LACOUTURE
Le Monde du 16 novembre 1975

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