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“Il faut transcrire nos contes traditionnels”

Propos recueillis par Mouna Izddine

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Le conte traditionnel marocain est un patrimoine culturel qu’il importe de préserver. Entretien avec Nadia Essalmi, directrice des Editions Yomad, qui essaie de réhabiliter ce genre littéraire.
• Maroc Hebdo International: A qui s’adresse le conte traditionnel marocain?
-Nadia Essalmi: Pas forcément à ceux auxquels on pense systématiquement, autrement dit les enfants. Il faut en effet rappeler qu’au départ, le conte traditionnel marocain proprement dit -avec ce qu’il implique comme dimension purement orale- n’était pas destiné aux enfants, ou en tous cas pas uniquement à ces derniers, mais à toute la communauté. Petits et grands, on se rassemblait dans les souks autour des halkate pour écouter les conteurs, ces magiciens de la parole, narrer de fascinantes histoires intemporelles.

Dans le cercle familial, c’était généralement les personnes âgées (grands-mères, dadas, grandes tantes, etc) symboles de sagesse et d’expérience, qui racontaient, toujours oralement, ces récits aux plus jeunes, contes qu’elles ont elles-mêmes appris de leurs aïeux. Mais, quoi qu’il en soit, au Maroc comme ailleurs, si les contes, ces histoires venues de la nuit des temps, ont réussi à traverser les époques, les lieux et les civilisations, volant d’oreille en oreille, de lèvre en lèvre, cela révèle bien tous les messages plus ou moins explicites contenus et véhiculés par ces récits.


•MHI: Quels sont justement ces messages?
-Nadia Essalmi: Le conte est une création du peuple pour le peuple. Une parole vivante et féconde, reflet de notre intérieur et de nos rapports à la collectivité. Ses intrigues, ses dénouements, ses personnages archétypaux (créatures aux dons surnaturels, héros intrépides, ogre, marâtre méchante ou orphelins opprimés, seigneur juste ou totalitaire, djinns bienfaisants ou esprits maléfiques, etc) et ses animaux (bêtes ou rusés) sont porteurs de codes sociaux et de valeurs morales que l’on assimile, de façon très souvent inconsciente, à notre insu.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le conte est très souvent irréel, le lieu et l’époque n’étant jamais définis avec exactitude (la majorité des récits débutent par la formule Kan ya ma kan», “il était une fois”). La portée symbolique du conte est donc très grande, sa fonction de régulation sociale également. Il rappelle à chacun les valeurs humaines fondamentales nécessaires à la vie en communauté (partage, humilité, bonté, pondération, etc), apaise nos craintes, apporte des réponses à nos angoisses existentielles, à notre peur de l’inconnu, mais aussi des solutions à nos soucis de tous les jours. Chaque société adapte ensuite le conte à ses spécificités propres (on recense plus de 160 versions de Cendrillon) et aux messages qu’elle cherche à transmettre à ses membres.

•MHI: Qu’en est-il de l’intérêt pédagogique des contes pour les enfants?
-Nadia Essalmi: En narrant aux enfants, chez qui l’imaginaire tient une place prépondérante, ces récits d’un monde merveilleux où tout est permis, on contribue de façon ludique et attractive à leur socialisation et à leur faire découvrir ce monde adulte qui les intrigue. Les contes ont également d’autres intérêts pédagogiques: divertissement, évasion, découverte de la lecture, etc. Quoi qu’il en soit, il est du droit absolu de l’enfant marocain d’avoir accès à des livres qui parlent de sa culture et de son environnement. Pourquoi nos héros locaux ne rencontreraient-ils pas le même engouement auprès de nos petites têtes brunes que Harry Potter ou Blance-Neige?
 
•MHI: Où en est le conte marocain aujourd’hui?
-Nadia Essalmi: Il y a réellement urgence de transcription et de collecte des contes traditionnels marocains. Il y va de notre identité même. La dernière génération qui détient encore ses contes oraux en mémoire est en train de partir, emmenant avec elle dans l’Au-delà ce patrimoine historique et socio-culturel considérable. La démocratisation de la télévision a chamboulé beaucoup de choses, son entrée massive dans les foyers marocains représente aussi, à mes yeux en tout cas, un obstacle de taille au maintien et au développement du conte.

Dans toutes les couches sociales, en ville comme dans les campagnes, les enfants sont scotchés devant leur poste, les grands-mères ne jurent plus que par les feuilletons égyptiens et les télénovelas latino-américaines. Et les “mamies modernes” considèrent, pour beaucoup, que raconter des histoires d’antan à ses petits-enfants, c’est une perte de temps, une habitude vieillotte, voire dégradante. Pourtant, il suffit de voir l’intérêt croissant porté par les Occidentaux aux contes traditionnels pour comprendre ce que nous sommes en train de perdre.

Mieux encore, le conte arabe, source de curiosité, d’ouverture à l’autre et de dépaysement, est à la mode en Europe et aux Etats-Unis. Il est de notre devoir de sauver cette inestimable richesse orale et populaire.

•MHI: Que font à ce propos les auteurs et les éditeurs marocains de leur côté pour sauver le conte?
-Nadia Essalmi: Face à l’intérêt grandissant de certains jeunes parents pour la littérature jeunesse, de nombreux auteurs se présentent d’eux-mêmes chez nous dans l’espoir de donner le goût de la lecture aux enfants marocains et de faire revivre cette culture populaire millénaire que sont nos contes traditionnels. Parmi eux, on peut citer Wadiâ Bennis, Serhane ou encore Jocelyne Laâbi. Les contes en question sont retranscrits en arabe et en français pour élargir autant que possible le champ du lectorat.

De notre côté, nous faisons plus du militantisme que de l’édition. Nous ne nous contentons pas en effet de produire des livres. Nous allons au-delà, avec l’organisation d’ateliers de lecture et de sensibilisation dans les écoles. Munis de livres, dont des contes traditionnels, nous allons vers le petit lecteur marocain de tous bords, dans l’espoir de l’inciter à devenir un grand lecteur assidu.

•MHI: N’est-ce pas là un énorme chantier?
-Nadia Essalmi: Je vous l’accorde. La production éditoriale jeunesse est embryonnaire au Maroc. 80 livres par an en moyenne pour un pays dit «jeune», c’est ridicule, surtout quand on compare à un pays comme la France, où les publications pour enfants représentent 25% environ de la production éditoriale totale. Mais nous ne baissons pas les bras pour autant et espérons que notre initiative contribuera à éveiller les consciences.

Avec la nouvelle maison d’édition Yanbouâ Al Kitab (ex Croisée des chemins), nous sommes en train de monter l’opération Un Enfant, un livre, qui, on l’espère, permettra à chaque enfant marocain démuni de posséder au moins un livre.

Propos recueillis
par Mouna Izddine
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