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Les marocains

Les fêtes agraires dans l’anti-Atlas

Awal, cahier d’études berbères, n°13, Paris, 1996

Réf : 917

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Ali Amahan décrit les différentes fêtes qui sont célébrées au Maroc et plus particulièrement chez les Ghoujdama dans l’Anti-Atlas. L’auteur distingue trois sortes de fêtes : les fêtes relatives aux activités agraires, les fêtes religieuses et les fêtes civiles célébrées à l’occasion des mariages et des circoncisions.
Dans le cadre de cet article, il étudie les fêtes agraires parce qu’elles sont plus anciennes et parce qu’elles décrivent tout un univers social et mental en voie de disparition. La première fête appelée lmàruf (litt. aumône) est un repas collectif consommé dans un lieu sacré. Lmàruf marque l’ouverture de l’année agricole (imi n useggwas).

La deuxième fête s’appelle innayr ou îd n useggwas (janvier ou la nuit de l’an qui correspond au 13 janvier). La troisième concerne les prières de rogation de la pluie.

border l’étude des fêtes, c’est considérer d’emblée les phénomènes cycliques liés aux activités économiques, culturelles et religieuses d’une communauté. Dans la région qui nous intéresse, la fête marque le moment fort du cycle de même qu’elle peut également intervenir lors des phases critiques de l’activité, telle la fête lmàruf que l’on organise lorsque la sécheresse menace les récoltes.

La fête vient « interrompre, perturber ou violer » (pour user de l’expression de Hammoudi ), la régularité de la vie quotidienne. Disons plutôt que la fête est un rythme qui, à intervalles réguliers, rompt la monotonie du quotidien et lui confère un semblant d’harmonie. Elle marque le passage d’une phase à l’autre, d’un cycle lié à une activité donnée ou rappelle la régularité des événements ou des faits spirituels, culturels, etc.

La fête permet également de souligner à Ghoujdama, les étapes les plus importantes de la vie d’une personne : naissance, circoncision, mariage, etc. Ainsi, distingue-t-on, chez les Ghoujdama, trois sortes de fêtes : les fêtes rituelles relatives aux activités agraires, les fêtes religieuses et les fêtes « civiles » célébrées à l’occasion des mariages, circoncisions, etc.

Fêtes rituelles agraires

Ces fêtes célébrées selon le calendrier julien dit filahî (agricole), sont certainement les plus anciennes. Leur nombre varie selon l’activité agraire pratiquée dans la localité. Contrairement aux localités du nord (dans le Dir ou dans la plaine), on fête, dans les localités du sud du territoire de la tribu (hautes vallées), l’ouverture et la fermeture des pâturages.

Ces manifestations sont plus ou moins célébrées selon les familles et leurs activités : les familles qui tirent l’essentiel de leurs revenus des activités agraires restent attachées à ces cérémonies plus que les autres qui bénéficient davantage d’un apport extérieur, notamment celui de l’émigration.

Le repas collectif

L’ouverture de l’année agricole, imi n useggwas, est marquée par la première fête : lmàruf. Le terme lmàruf signifie : « aumône ou repas collectif consommé dans un lieu sacré ». En effet, cette fête consiste à organiser une collecte de dons dans la localité sous la responsabilité de deux ou trois personnes désignées par ljmaàt (assemblée de la localité). À partir des fonds collectés, des femmes volontaires préparent un repas sous la direction des responsables de la cérémonie, dans le lieu le plus sacré de la localité (mosquée, cimetière, mausolée, etc.). Tous les habitants de la localité sont invités à partager ce mets : un couscous garni de viande. Une longue fathâ (prière) clôt la cérémonie. On demande au Tout-Puissant et à ses saints locaux de prodiguer leurs bienfaits de prospérité pour l’année à venir, on implore la bénédiction du Tout-Puissant envers les disparus, on sollicite sa protection pour les absents ; enfin, on lui demande santé et harmonie pour les présents.

Le nouvel an

La deuxième fête est celle de innayr ou îd n useggwas (janvier ou la nuit de l’an). Elle débute la veille du premier jour de l’an selon le calendrier julien (le 13 janvier). Il est de tradition de consommer de la volaille. Par son caractère familial, cette fête évoque la Noël chrétienne.

L’aspect rituel est très important : les mets préparés, les ingrédients utilisés, les pratiques cérémoniales sont scrupuleusement respectées. Tout geste, tout produit employé revêt une valeur symbolique.

Au dîner de cette fameuse soirée, est servi un mets appelé arbbâz ; il s’agit de crêpes coupées en petits tronçons, arrosées d’un bouillon de volaille, garnies de morceaux de poulet ou de dinde, et accompagnées de sept légumes. Le mot arbbâz est emprunté au verbe rbâz qui signifie dans la langue locale : « triturer un mélange humide » et aussi « piétiner une terre mouillée et la réduire en boue ». On fait arbbaz pour que l’année « soit pluvieuse » et afin que le temps soit « patouille ». En fait, les sept légumes représentent les principales cultures pratiquées dans la région. Les grains sont semés dans un champ fertile « trituré » et “bien arrosé” que représente le plat arbbâz. C’est l’expression du désir de voir l’année à venir pluvieuse

« [...] dans cette période d’attente (qui est lyali, hiver, “les nuits de l’année” et d’incertitude où l’on ne peut qu’essayer d’anticiper sur l’avenir : C’est pourquoi les rites de pronostication concernant la vie familiale et surtout la récolte de l’année en cours sont à rapprocher de ceux dont fait l’objet la femme enceinte. » Le Jour de l’An, au petit jour, la maîtresse de maison procède à la purification des pièces de la demeure, sans en oublier une seule. Cette opération consiste à disperser lbsis (mixture de farine, d’huile et de sel) dans tous les locaux. Armée ensuite d’un balai, elle repasse dans toutes les pièces pour balayer et « chasser » « l’épouse de la mauvaise année » (tamghart n gar aseggwas) qui n’est autre que tammara la « misère » (mot que l’on doit éviter de prononcer ce jour-là).

Faut-il rappeler que lbsis sert à exorciser des personnes ou des lieux possédés par des forces maléfiques ? Remarquons, de même, que cette mixture est composée de produits de base de la nourriture locale. Le jour venu, la maîtresse de maison refait son foyer : tamsla n takat ; elle enduit les trois pierres (inan) d’une nouvelle couche d’argile (talaxt), coutume fréquente dans tout le Maghreb. Elle prépare pour le déjeuner une bouillie, tarwayt, d’orge ou de maïs. Le verbe rwi signifie dans la langue locale : préparer une bouillie mais aussi « triturer un mélange humide ». La fête, dans sa totalité, est orchestrée par la femme qui suit minutieusement le déroulement des phases de la cérémonie et les rituels qui les accompagnent. Les volailles consommées sont naturellement fournies par les femmes puisque à Ghoujdama, la volaille est toujours la propriété de la femme.

Ainsi, innayr est-elle une fête familiale offerte et organisée par la maîtresse de maison. Cette dernière, mère des enfants, donc féconde et « fertile », assimilée au monde humide et naturel comme l’a précisé Bourdieu s’est investie - à ce moment d’incertitude où l’on vient juste d’accomplir l’ensemencement des champs et où l’on attend la renaissance des pâturages - du pouvoir d’exorciser les forces occultes susceptibles de rendre le temps sec et l’espace stérile.

La sécheresse est le phénomène naturel le plus redouté. Le sec est assimilé non seulement à la stérilité mais aussi à la mort. Lorsque l’on dit d’une personne, d’un animal ou d’un arbre qu’il est sec (iqur), c’est qu’il est mort. Il faut donc tout mettre en œuvre pour ne pas provoquer ce phénomène ou l’empêcher de se produire.

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