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Orientales

Et si on parlait d'amour...

lamarocaine.com

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Peut-on parler de la femme sans parler d’amour ? Peut-on savoir à quel point l'égalité des deux sexes est fondamentale si l’on n’admire pas la beauté de la femme, comme une incarnation de Dieu ? Peut-on apprécier le sens de la vie si l’on oublie que l’amour transcende l’ordre moral et social ?

 

"Tant que le mariage existera, la prostitution existera aussi. C’est seulement avec l’amour pleinement libre, quand sera devenue caduque l’opposition entre légitimité et illégitimité, qu’on n’aura plus besoin de personnes spéciales vouées à la satisfaction sexuelle du genre masculin". Ce n’est pas un militant libertin du mouvement Peace and love qui le dit. C’est le sociologue allemand, Georg Simmel, qui l’a écrit à la fin du XIXème siècle.

A l’époque, l’idéal d’amour n’était pas encore entaché du spectre des maladies sexuellement transmissibles (MST). Et la prostitution n’était pas encore une activité mafieuse qui se nourrit de la misère. Résultat, le sentiment d’amour a souffert davantage des préjugés qui l’assiègent. Et le premier préjugé qui prend corps dans une société moralement façonnée comme la nôtre, consiste à traiter une fille qui exhibe sa beauté, évoque son désir ou tout juste sa féminité, de "pute" (Qahba). Peu importe si elle ne pratique pas ce métier millénaire. Elle est excommuniée car elle se trouve dans une société où seul le mariage fait loi et où la pudibonderie passe pour une valeur suprême.

Violence contre la valeur "amour"
Certes, la violence symbolique contre l’amour ne nous est pas propre. Déjà avec une épée de Damoclès nommée Sida, l’humanité toute entière passe par une époque, écrit si justement François Brusnel, "où plus personne n’ose défendre l’art d’être libre, où les tristes figures se méfient des fulgurances et leur préfèrent la prudence". Mais chez nous, outre les risques physiologiques qui pèsent lourdement, il y a le poids de la tradition, présente, incontournable. L’anthropologue Malek Chebel considère "le tabou de la virginité chez la jeune fille et l’obsession de la virilité chez le jeune adolescent" comme des marques qui traversent le corps social et aliènent le sentiment d’amour.

L’impact de cette donnée sociale, le sociologue Abdessamad Dialmy l’analyse chez les islamistes et assimilés. Ces derniers considèrent, selon lui, que "la liberté de l’homme ne s’arrête pas là où commence la liberté de la femme". Pourquoi ? Pour la simple raison que dans l’espace public urbain, "ces hommes n’imaginent pas que la femme qu’on peut voir nue à la plage, contre laquelle on peut se coller dans un bus, puisse être inaccessible". La proximité des corps n’étant pas banalisée, explique-t-il, deux options extrêmes se profilent. La première est "le viol" légitimé par la femme qui exhibe son corps. Et le second est "le voile" qui sert à "réislamiser l’espace afin de le purifier du désir".

Et l’amour dans tout cela ? On en est loin, puisque, comme le dit si justement Edgar Morin, "l’amour va apparaître et être traité comme tel dans une civilisation où l’individu s’autonomise et s’épanouit". Or, dans les sociétés musulmanes, chanter l’amour profond, le retranscrire en poésie a toujours servi d’exutoire contre une règle ainsi résumée par le prophète Mohamed, lui-même amoureux des femmes, "qui aime, observe la chasteté et en meurt, meurt en martyr".

Ce silence qui drape les mots d’amour
Tout cela semble peser encore. L’une des premières entraves qu’affrontent deux amoureux est le langage inapproprié. Ils balbutient, ne savent pas trop quoi se dire et le seul recours qu’ils ont pour communiquer est cette expression française, qui n’a pas pris une seule ride : "je t’aime". En arabe, ils préfèrent se taire. Le langage du silence, du regard, de l’admiration suggérée, ils ont très peu d’espace pour s’y adonner à cœur joie. Evidemment, les jeunes adolescents et adultes non mariés ne sont pas uniquement socialisés, mais surveillés, mis à mal par une société qui considère, dans la lignée d’une culture ancestrale, "la séduction comme une forme de destruction", explique Abdelhak Serhane.

Et pourquoi de telles appréhensions persistent-elles ? Plusieurs raisons peuvent être invoquées. La plus pertinente est l’absence de dialogue sur la vie sentimentale. Comme le relève le sociologue Mokhtar El Harras, "que ce soit en famille ou à l’école, ce sujet est le seul sur lequel il y a black out". Et le fait de ne pas l’aborder vient aussi du fait que la tendresse et l’affection, corollaires de l’amour, sont culturellement considérées comme un signe de faiblesse, une entaille à la virilité. D’où ce phénomène que ce barman relève avec stupéfaction : "une fois saouls, la plupart des hommes se jettent dans les bras des uns et des autres et commencent à jurer l’affection qu’ils se vouent mutuellement". Geste désespéré de minuit, à l’ombre des regards. Signe que l’amour se vit, caché, comme une honte que seule la légitimité sociale permet.

L’Amour existe au-delà des institutions
Si nous en sommes arrivés à cette situation tragique, c’est aussi parce que notre société est infirme, amputée d’une partie fondamentale de sa culture, poétique, mystique et subversive. Vu sous l’angle soufi, l’amour n’est plus perçu comme pêché ou comme prescription religieuse. Les mystiques musulmans ne soumettent pas l’amour au respect de la loi de Dieu. Ils considèrent au contraire, selon Walid al-Khachab, que "Dieu est mi-femme, mi-homme, et que Leila, la bien-aimée de Qaïs, est une allégorie de la divinité". Arthur Rimbaud ne dit rien d’autre : "la recherche de l’amour est la recherche d’une vérité inscrite à la fois dans une âme et dans un corps".

Cette évidence, dans une société conformiste comme la nôtre, n’a continué à être soutenue que par des poètes marginaux, clamant, sous la plume d’Adonis, "nous vivons amants et adorés, par le corps et l’amour pour dépasser la mort, et nous en mourrons pour apprécier la vie". Mais si tout cela est resté marginal, non relayé par nos media audiovisuels, non étayé par notre système éducatif, c’est essentiellement parce que nos institutions n’obéissent qu’à l’ordre moral dominant. C’est aussi parce que nous avons rompu le lien entre l’acception passionnelle de l’amour (Eros), la passion immédiate, qui relève du désir et de l’élan, et l’acception normale (philein) qui s’inscrit dans le foyer conjugal.

Heureusement qu’il y a la littérature, écrivait Henri Stendhal, "elle nous sauve de cette inertie où nous nous retrouverions si les sociétés se reproduisaient calmement, selon les rites et les lois, les institutions ou les règles". Heureusement aussi que le mariage ne se traduit pas toujours en passage obligé vers le conformisme. Heureusement, en gros, qu’il y a des individus qui réclament leur liberté, leur amour de la beauté… mais en marge, presque en cachette. On parle d’amour, mais sans faire de bruit.

Les arabes et les mots d’amour
Le lexique arabe est riche en termes d’amour. A côté de la misère langagière, culturelle et intellectuelle dont nous souffrons aujourd’hui, il y a cette profusion bien cataloguée par Ibn Qayim al Jawzia*, traduite par Fatéma Mernissi et dont nous reproduisons ci-dessous quelques mots-phare :

âlaqa (liaison)
Chaghaf (désir)
Chajan (Chagrin)
Chajw (Souci et tristesse)
Chawq (nostalgie-désir)
Foutoun (Désorientation sous l’effet de la séduction)
Gharam (Passion)
Hanin (nostalgie)
Hawa (tomber en amour)
Horqa (Brûlure)
Huyam (transport d’amour)
Houzn (tristesse)
îchq (amour passionnel)
Ikti’ab (mélancolie)
Jounoun (folie)
Kalaf (épreuve)
Kamad (amour étouffé)
Khabal (confusion mentale)
Khilaba (envoûtement)
Khilla (amitié profonde)
Khoulm (lien affectueux)
Laîj (affection douloureuse)
Lahaf (avidité)
Lawaâ (amour lancinant)
Mahabba (amitié constante)
Sababa (finesse et ardeur du sentiment amoureux)
Sadam (affection suivie d’abattement)
Tatayyoum (sujétion par extase)
Wajd (véhémence d’amour)
Widd (pureté et délicatesse)


 Extraits  :

* Rawdat al Muhibbin
(Le jardin des amants)
(liste tirée de Qantara,
janvier 1996)

Sources :
www.lamarocaine.com
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