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Orientales

Murmures d'Isli et de Tislit 'n Imilchil

Hassan

Réf : 480

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Au nord d’Imilchil se trouvent deux lacs : le plus grand est appelé Isli (le fiancé) et le plus petit Tislit (la fiancée). On raconte que les parents d’un jeune homme et ceux d’une jeune femme refusèrent de les unir parce qu’ils appartenaient à deux fractions différentes de la tribu.
Photo lac Isli

Déséspérés, les jeunes amoureux décidèrent de mourir en se jetant dans chacun des lacs qui portent leur qualité d’amant.

trés trés belle histoire ...un peu longue mais elle mérite qu´on prenne le temps de la lire...
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Murmures d'Isli & Tislit

Ce matin-là, Ali s'était levé très tôt alors que l'horizon, à l'est, commençait à peine à blanchir, très loin vers la Hamada du Guir.
Il avait glissé quelques dattes sèches et un quart de kesra dans le capuchon de son épais burnous de laine beige et, sans éveiller ceux de sa tente ni les autres membres de sa tribu, les Aït Brahim dans les tentes voisines, il avait commencé à escalader les pentes qui mènent au plateau d’Imilchil.

Les chiens auraient pu être l’obstacle majeur en cette entreprise qu’il voulait silencieuse, mais Ali savait comment, d’une caresse ou d’un simple clappement assourdi de la langue, faire cesser le grondement qui naissait au fond de leur gorge à la moindre alerte.

Son pied était sûr qui, dans l’obscurité, se posait exactement là où ses naïls de laine tressée épousaient la terre sans faire de bruit, en évitant les pierres du chemin tracé par des années de passages au flanc de la montagne. Ali était porté par une force dont il n’était pas le maître. Ses pieds volaient sur le sentier, toute sa volonté était tendue vers un seul but : arriver aux rochers qui surplombent la source d’Imilchil au lever du soleil.

L’air était encore frais, mais déjà des bouffées plus douces, presque tièdes, annonçaient une journée torride. L’Atlas, doucement, s’éveillait après une nuit sombre et silencieuse. Les braiments d’un âne éveillaient des échos au flanc de la montagne ; de la vallée, montaient des chants de coqs et déjà quelques voix de femmes se répondaient d’une colline à l’autre en courtes phrases chantées, modulées sur un mode aigu.

De la plaine, parvenaient des senteurs infimes, que seul un odorat affûté aux souffles de la montagne pouvait saisir : ici une touche de chèvrefeuille, là un soupçon de jasmin, plus loin un rappel, ténu et minéral, du sable de l’erg surchauffé.
Ali parvint ainsi sur le plateau en même temps que les premiers rayons du soleil qui, déjà, faisait flamboyer la hamada. Ce jour promettait d’être plus chaud que la veille. Cela durait depuis des lunes et des lunes, l’eau manquait à tous, hommes et troupeaux, et les bêtes mouraient les unes à la suite des autres.

Bientôt viendrait le tour des hommes.
Alors ceux-ci, malgré de grandes difficultés, car les tribus étaient en guerre, avaient dû passer des accords entre eux.

Aït Brahim et Aït Yazza, bien que fractions de la même souche, les Aït Haddidou, se faisaient la guerre depuis fort longtemps, et personne ne savait plus, à dire le vrai, pour quelle exacte raison. Une première chiquaya avait probablement entraîné quelque tuerie, ayant elle-même généré des dizaines d’escarmouches plus ou moins mortelles, comme c’était la qaïda depuis des siècles et des siècles entre les tribus berbères du Haut Atlas marocain. Quelle avait été l’origine du premier différend entre les deux fractions ? un vol de troupeau, un droit de passage non respecté, une histoire de femme enlevée, ou plus simplement le désir de vivre intensément une guérilla quotidienne, celle d’une existence qui, sans elle, eût été bien monotone ? Nul à ce jour ne s’en pouvait souvenir.

Et les Aït Brahim haïssaient les Aït Yazza, qui avec usure leur rendaient coup pour coup. Cette situation durait depuis des lustres et eut pu s’éterniser si une grande sécheresse n’était venue mettre les belligérants d’accord.

Sur le plateau, de nombreuses sources permettaient ordinairement à ces tribus de pasteurs de s’abreuver et de faire boire leurs troupeaux de moutons et de chèvres.
Cette année-là, toutes les sources tarirent, sauf celle d’Imilchil, la source aux eaux transparentes qui sourdaient d’un rocher de granit bleuté. Il fallut bien conclure une trêve, puis un accord. Cet accord disait qu’une fraction avait droit d’y chercher de l’eau le matin, l’autre l’après-midi ; les Aït Brahim disposaient de l’après-midi pour faire provision d’eau, quand les Aït Yazza avaient l’assurance que la matinée leur permettait d’agir de même.

Ali déboucha sur le plateau au moment où le soleil en ranimait chaque poche d’ombre, chassant la nuit, précisant les contours, recréant puis ravivant à chaque seconde les couleurs. Il se redressa dans la lumière du matin, face au levant, et les mains jointes devant son visage comme durant la prière, il invoqua Allah en quelques phrases rituelles dites avec la plus extrême conviction. Ali était un être pur, pour qui la Parole de Mohamed le Prophète était formule sacrée, quasi magique, lui apportant la sérénité de l’instant et la certitude d’un futur heureux. Ce matin-là, il sentait qu’il aurait bien besoin de l’aide du Prophète au cours des journées à venir.
Jeune homme de dix-sept ans, qu’un port altier faisait paraître plus grand que sa taille, qui déjà était haute, Ali avait le visage émacié, un teint clair. Il portait un mince collier de barbe noir dessiné avec précision. Chaque hiver, depuis qu’il était homme, il cessait de se raser durant quarante jours comme font tous les bergers chez les Aït Haddidou afin que la laine de ses moutons poussât aussi drue que sa barbe. Son crâne rasé avec soin était entouré d’un chech blanc, fait d’une pièce d’étoffe longue de plus de quatre mètres qui serait son linceul lorsque la mort l’aurait rejoint. Il avait particulièrement soigné son apparence et, ainsi drapé dans les plis de son burnous de laine écrue, avait grande allure. En bandoulière, attaché à un gros cordon de soie rouge, son poignard recourbé en son fourreau d’argent ciselé complétait sa tenue.

Ali devait se hâter. Les Aït Yazza ne tarderaient pas à déboucher à leur tour sur le plateau, venant de la direction opposée à la sienne. Déjà, il lui semblait entendre le bruit des troupeaux que ceux-ci menaient boire à la source. Il allongea donc le pas et fut bientôt parvenu à son but, un énorme bloc de granit qui dominait la source.

La veille, avant de quitter ces lieux, il avait repéré une cavité au pied du rocher, entièrement dissimulée par le feuillage d’un figuier centenaire au tronc noueux. Il ne lui fallut que quelques secondes pour se glisser dans l’anfractuosité, le plus profondément qu’il pût.

Ainsi caché, il pouvait voir la source et ses alentours sans être vu. Il espérait pouvoir rester invisible et que les Aït Yazza ne seraient pas accompagnés de chiens. S’il était découvert, il avait tout lieu de redouter le sort qui lui serait réservé.

Soigneusement terré il attendit ; les bêlements se rapprochant lui indiquaient l’arrivée imminente des Aït Yazza.

Malgré ses craintes, il ne pouvait s’empêcher de repenser à la veille lorsque, arrivant à la source peu après le milieu du jour, il s’était trouvé face à une jeune fille Aït Yazza qui s’était attardée sur les lieux. Leur surprise avait été égale. Ils s’étaient regardés quelques secondes puis la jeune fille s’était ressaisie et, lui adressant un merveilleux sourire, avait fui en courant, se retournant cependant deux ou trois fois vers lui avec audace. Ali était resté là, comme pétrifié. Jamais il n’avait vu fille aussi belle, jamais sourire aussi lumineux.

C’est pourquoi il attendait du fond de sa cachette, avec une impatience fébrile, que les Aït Yazza fussent là, espérant revoir la fille dont le sourire ne le quittait plus depuis la veille.

Il n’eut pas à attendre longtemps ; dans un concert de bêlements, une centaine de moutons se hâtait vers la source, soulevant un nuage de poussière qu’enflammaient les premiers rayons du soleil. Le troupeau était encadré des Aït Yazza hommes et femmes.

Certains hommes portaient sur leurs nuques de longs bâtons, une main à chaque extrémité. D’autres avaient remplacé le bâton par un moukhala au fin canon filigrané d’argent, à la crosse ouvragée, porté d’identique façon. Ali se tapit plus étroitement, la vue des fusils lui faisant réaliser son imprudence. Mais il était trop tard pour regretter quoi que ce fût. Les femmes, jeunes et vieilles, étaient vêtues de leur hendira, grand manteau de rude laine rayée noir et blanc, sous les franges basses desquels ne dépassaient que les babouches à bouts ronds ornées de dessins de soies brodées multicolores.

Elles portaient la coiffure traditionnelle des femmes Aït Haddidou, l’ “aquilous”, faite d’une sorte de bonnet de laine tissée bleu noir, conique, autour duquel des tresses de soie vertes, rouges et jaunes s’enroulent, d’où pendent des paillettes métalliques ou des médailles d’argent qui miroitent au soleil. Toutes, vieilles et jeunes, avaient attaché leur manteau à l’aide de fibules d’argent ; toutes avaient les yeux cernés de khôl, de grands anneaux à pendeloques aux oreilles, des colliers de grosses boules d’ambre à leur cou. Leurs joues gauches portaient, au niveau de la pommette, une mouche de henné mettant leur teint en valeur, et des tatouages bleutés soulignaient la fossette de leur menton et l’arrête de leur nez.

Elles se tenaient droites et fières, une énorme cruche de terre rouge, toute ronde, sur leur tête ou posée sur une épaule. Chaque bras levé pour tenir la cruche était nu jusqu’au coude et cerné de nombreux bracelets d’argent de toutes grosseurs qui tintinnabulaient au rythme de leur marche.

C’est vers elles qu’Ali dirigea son regard. Il cherchait à reconnaître celle qui, la veille, lui avait fait si grande impression. Mais dans la poussière d’or qui accompagnait le cortège il ne la reconnaissait pas et n’osait faire le moindre geste qui l’eut fait repérer. A l’odeur des figuiers qui régnait précédemment dans sa cachette s’était substitué un mélange de celles du suint des moutons, de la poussière du sentier et du henné dont les mains et les pieds des femmes étaient teints.

Les bêtes burent les premières, avidement, puis commencèrent à s’égayer autour de la source. Les hommes vinrent ensuite, qui burent modérément, se lavèrent pieds, bras et visages, passant leurs mains sur leurs crânes rasés et leurs doigts dans leurs barbes soigneusement dessinées comme celle d’Ali. Ils s’éloignèrent alors et, tournés vers le soleil qui se levait au loin sur la Hamada du Guir, s’agenouillèrent et se prosternèrent pour la première prière du jour. Alors les femmes s’approchèrent de la source pour boire à leur tour, se lavèrent pieds et mains et commencèrent de remplir leurs cruches.

L’opération promettait d’être longue, car seul un mince filet d’eau sourdait de la roche dans un bassin de pierre pour dégoutter ensuite dans le col évasé des cruches.

Ali profita de ce que les hommes étaient occupés à leurs dévotions pour s’enhardir à regarder plus attentivement le groupe des femmes. Celles-ci jacassaient en attendant leur tour de remplir leur jarre, assises sur les rochers qui entouraient la source. Le regard d’Ali se porta successivement sur chacune, jusqu’à ce que son cœur se mît à battre plus vite : elle était là, assise face à lui.

C’était ce même visage au teint bruni par le soleil, marqué entre les yeux par un petit tatouage ocre en forme de losange. Il reconnaissait ses yeux d’ébène bordés de khôl noir. Sa bouche était rouge et bien dessinée, et lorsqu’elle riait, ce qu’elle faisait souvent, ses dents étaient des perles éclatantes de blancheur. Ali ne pouvait plus détacher son regard de la jeune fille. Elle était vêtue comme ses compagnes du costume traditionnel des Aït Yazza et, comme elle avait dégrafé son manteau, on pouvait apercevoir le haut de sa robe de fine étoffe bleue retenue par deux fibules d’argent reliées par une chaîne.

La matinée s’avançait, le soleil montait dans le ciel et avec lui la température de l’air. Ali n’avait conscience ni du temps qui passait, ni de la chaleur. Il regardait la jeune Aït Yazza et n’avait plus de pensée, plus de peur, il n’était qu’un regard avide de chaque geste, de chaque parole, de chaque rire de celle que, seule, il voyait.

Les hommes Aït Yazza commencèrent à réunir leurs bêtes qui vinrent encore boire une à une, puis lentement ils prirent le chemin du retour. Les femmes suivirent par petits groupes. La jeune fille était toujours là avec quelques retardataires. Elle lançait de plus en plus souvent un regard dans la direction d’où était venu Ali au petit matin, celle par où elle l’avait vu arriver la veille. Ali espéra qu’elle s’attarderait comme le matin précédent et laisserait partir ses compagnes. Les regards de la jeune fille ne lui avaient pas échappé. Il pensait que, peut-être, elle aimerait le revoir, et son sang circulait plus vite.

Enfin, les dernières femmes Aït Yazza prirent le chemin de leur douar et la jeune fille resta seule, semblant laver quelque linge.

Alors, le cœur battant tel un bendir un jour de fête, il sortit de sa cachette et s’approcha de l’abreuvoir.

La jeune fille se redressait au moment où Ali arriva près d’elle. Elle eut un sursaut, mais ne s’enfuit pas comme Ali le craignait et même, relevant crânement la tête elle le toisa et lui demanda : «- Qui es-tu ? Ne sais-tu pas que cette source appartient aux Aït Yazza jusqu’à ce que le soleil soit à son zénith ? ».

Ali était interdit. Il ne pouvait prononcer une parole tant cette fille lui paraissait belle et son regard seul parlait pour lui.

«- Serais-tu muet ?» lui demanda la fille en riant. Puis elle ramassa le bout de tissu qu’elle avait lavé et se mit tranquillement en marche pour rejoindre les siens. Ali était toujours cloué sur place, incapable de trouver un mot à lui dire, un geste à faire.

La jeune fille fit quelques pas et se tournant vers lui : « - Je m’appelle Zina, si tu reviens demain et que tu ne sois pas muet, peut-être pourras-tu me dire ton nom ?» et elle partit en courant comme si Aïcha Kandicha était à ses trousses.

Longtemps, Ali demeura immobile, comme pétrifié. Jamais il n’avait vu une fille aussi attirante, rieuse, enjouée que celle-ci. Dans tout le Haut Atlas, les femmes Aït Brahim avaient la réputation d’être les plus belles et les plus spirituelles. Mais cette Aït Yazza était ce qu’il avait vu de plus beau depuis qu’il existait, et il en restait sans réaction. Il dut faire effort sur lui-même pour redescendre sur terre et prit soudain conscience que les siens, les Aït Brahim, n’allaient pas tarder à venir faire à leur tour provision d’eau.

Parce qu’il se sentait incapable de retrouver les siens dans un banal quotidien, il s’éloigna de la source comme en rêve, parcourut quelques centaines de pas et s’accroupit à l’abri d’une roche qui le cachait. Le soleil étalait une chape de feu sur tout le plateau, sa lumière était insoutenable. Ali rabattit le capuchon de son burnous sur sa tête et, dans la pénombre que lui procurait cet isolement, il put se calmer et revivre les heures qui, depuis la veille, faisaient battre son sang plus vite.
Il revoyait cette fille, Zina avait-elle dit ; il entendait son rire, sa voix moqueuse, il revoyait ses yeux, son visage, ses parures, et son cœur battait à ses tempes. Cette aventure était pour lui un véritable chamboulement ; Zina était la plus belle qu’il ait jamais vue, mais elle appartenait aux Aït Yazza et il savait qu’elle ne pourrait être à lui qu’à force de luttes. Ce combat ne l’effrayait pas, mais comment le mener ?

Durant de longues heures, il demeura ainsi, ramassé en son burnous comme tortue en sa carapace, essayant de voir clair en lui mais toujours ébloui du souvenir de Zina. Et puis il fut soudain certain d’une chose : personne, jamais, ne lui ferait oublier ce qu’il venait de vivre ; toujours il aurait en mémoire ce rire et ce visage qui s’étaient inscrits à jamais en lui. Il se sentit peu à peu rasséréné et sut ce qu’il allait faire : il reviendrait demain, et les jours d’après. Si la fille était bien ce qu’il croyait et qu’elle lui portât attention comme il l’espérait, il la demanderait à sa famille. Contre vents et marées, malgré la guerre que se faisaient leurs deux tribus, il l’obtiendrait.

Un grand calme l’avait envahi. Il rejeta son capuchon. La grande lumière solaire ne blessait plus ses yeux et il se releva, sentit une grande joie monter en lui, conscient brusquement de son immense bonheur.

Il rejoignit sa tribu à la source d’Imilchil et prit, sans que personne n’y fît attention, sa part de travail au portage de l’eau, aux soins du troupeau des Aït Brahim qui avait remplacé au filet d’eau nourricier celui des Aït Yazza.


Tôt le lendemain matin, Ali était à nouveau tapi sous les rochers qui dominaient la source. Il vit les Aït Yazza s’approcher du point d’eau, Zina rire et plaisanter avec ses commensales, sans un regard en sa direction. Il douta un temps de son bonheur, mais lorsque hommes et troupeaux s’éloignèrent, il épia avec un amusement ému le jeu de Zina qui, comme la veille, fit tout pour rester la dernière, laissant partir ses compagnes qui l’exhortaient à les suivre.

Lorsque ces dernières furent suffisamment éloignées, Ali sortit de sa cachette et s’approcha de Zina.

Elle l’avait vu surgir du chaos de roches et l’attendait, debout, fière, souriante. Ali s’approcha d’elle et sans attendre ses railleries lui dit :

«- Je ne suis ni muet ni aveugle. Mes yeux ont contemplé longuement les étoiles et les fleurs, mais ils n’avaient jamais auparavant eu le bonheur de voir aussi belle chose que toi. Tu as pénétré mon cœur et je veux que devant tous tu sois à moi.

Zina rougit de plaisir.
- Tu ne m’as pas même dit comment tu t’appelles.
- Mon nom est Ali, des Aït Brahim.
  Ali s’approcha de Zina et prit ses mains dans les siennes.
- Nous sommes tous deux des Aït Haddidou, ne pourrions-nous oublier nos   
  chiquayas ?
- Si je suis là, c’est que tu as aussi pénétré mon cœur, répondit-elle sans retirer 
  ses mains. Le premier jour où je t’ai vu, j’ai su que c’était toi que je voulais. Mais 
  crois-tu que les nôtres seront d’accord avec nous ?
- Il le faudra bien. Réfléchis de ton côté à ce que nous devrions faire. Mais sauve-
  toi vite maintenant, car les miens ne sauraient tarder, et reviens demain. Il nous
  faut penser au moyen de leur imposer notre vouloir ».

Le lendemain, et le jour suivant, et les suivants encore les deux jeunes gens se revirent dans de semblables conditions. Mais ils ne parvenaient à imaginer comment annoncer à leurs respectives parentèles qu’ils s’étaient épris d’un ennemi de la tribu.

Des semaines passèrent, et les grosses chaleurs faisaient désormais partie des souvenirs. L’automne allait ramener les pluies et verrait les deux fractions des Aït Haddidou reprendre leurs combats, assurées de trouver de l’eau ailleurs qu’à la source d’Imilchil. La trêve autour de la quête de l’eau ne durerait pas au-delà de quelques semaines.



Ali et Zina se voyaient chaque jour, mais ils n’avaient toujours pas trouvé comment présenter leur requête à leurs parents. Ils ne demeuraient chaque jour, quoi qu’il leur en coûtât, que quelques minutes ensemble, par crainte d’être surpris. Mais leur attachement était plus solide chaque jour, plus profonde leur tendresse.
Le temps passait et leur décision s’imposait.

Ils décidèrent qu’ils parleraient le même jour, chacun de son côté, de leur désir de s’unir.

Au jour fixé ils se séparèrent en s’étreignant, se promettant, quelle que fût l’issue de leur démarche, de se retrouver le lendemain matin comme à l’accoutumée.
Les douars Aït Brahim et Aït Yazza vécurent ce soir-là une grande effervescence. Qu’un membre de la tribu pût imaginer prendre épouse ou époux dans la tribu ennemie tenait, pour les plus conciliants de l’aberration, pour les moins indulgents de la trahison.

Nos amoureux eurent beau argumenter, tenter de convaincre, multiplier les plaidoyers en faveur d’une entente entre les tribus sœurs, ils rencontrèrent l’un comme l’autre un mur d’incompréhension et de haine. La nuit passa, dans les deux villages, en d’interminables palabres qui, puisque toute décision devait être prise par la tribu entière, débouchèrent sur un rejet absolu de toute alliance qui eût permis l’union d’Ali et de Zina.

Au matin, lorsque Zina et Ali se retrouvèrent au lieu de leur rendez-vous, les paroles furent inutiles. Le résultat de leurs démarches était inscrit dans leurs yeux gonflés de larmes. Ils ne se parlèrent pas, se tinrent longtemps par les mains, se regardant avidement, sachant qu’ils se voyaient pour la dernière fois.
Leur séparation fut déchirante.

Sans s’être concertés ils décidèrent, après s’être dit adieu, de ne pas rentrer chez eux, au milieu de ceux qui étaient responsables de leur malheur et dont ils ne pourraient supporter la vue, mais de s’enfoncer dans la forêt pour pleurer sans témoin.

Au même instant, mais à quelques kilomètres l’un de l’autre, ils trouvèrent chacun une combe dans laquelle ils descendirent. Simultanément, ils s’assirent sur une pierre. Alors, revivant par la pensée les merveilleux et courts moments qu’ils avaient vécus ensemble, ils se laissèrent aller à leur chagrin et les larmes qu’ils étaient jusqu’alors parvenus à réprimer se mirent à couler toutes seules de leurs yeux désolés, en un flot intarissable.

C’était comme deux sources qui jaillissaient de leurs yeux, coulaient au long de leurs joues, de leurs corps, et se répandaient à leurs pieds. Nul, jamais, n’a assisté à pareil déluge de larmes. En quelques heures, leurs babouches baignaient dans de grandes flaques qui allaient s’agrandissant peu à peu.

Dans les douars, lorsque vint le soir et que l’on eût constaté leur absence, l’inquiétude et déjà un peu de remords tinrent les familles éveillées. Au matin, on partit à leur recherche dans plusieurs directions.

Lorsqu’on les retrouva, chacun en son vallon, l’eau de leurs larmes arrivait à leur taille et envahissait la combe de telle sorte que nul ne pût les approcher. Aux appels lancés par les leurs, ils ne répondaient que par un flot renouvelé de pleurs. Le lendemain, l’eau leur était aux épaules, au menton le jour suivant, et lorsqu’ils furent recouverts par le flot, le niveau continua de monter jusqu’à les recouvrir au point qu’ils ne fussent plus visibles.

On dit que cette année-là au moins, les Aït Brahim et les Aït Yazza ne se firent pas la guerre. La trêve survécut à la sécheresse et durant un temps on se parla sans haine.

Sur le plateau des lacs, non loin d’Imilchil, deux petits lacs offrent encore leur fraîcheur aux pasteurs qui mènent là paître leurs troupeaux.



Ces deux lacs se nomment “Isli” et “Tislit” ; le plus grand des deux est Isli, “le fiancé”, le plus petit se nomme Tislit, “la fiancée”.

Certains bergers prétendent qu’aux plus grosses chaleurs, lorsque les eaux ont atteint leur étiage, on peut apercevoir au fond de l’un comme au fond de l’autre, la forme d’un jeune homme à Isli, d’une jeune fille à Tislit.

Tu me crois si tu veux.

Photo ci-contre : Lac tislit
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