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Géographie

La lutte contre le trafic illicite des objets archéologiques et la mis en valeur du patrimoine dans le sud marocain

Youssef Bokbot www.e-monsite.com/bokbot

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    Notre patrimoine archéologique est le témoin du génie créateur de nos ancêtres à travers les âges. Il constitue de ce fait nos racines et notre héritage dont nous puisons les différentes composantes culturelles et philosophiques de notre identité plurielle.

Sauvegarder ce lègue ancestrale est indispensable pour comprendre notre état présent, et primordial pour forger notre devenir.  

Malheureusement cet héritage est menacé de disparition. Ce phénomène de dilapidation du patrimoine a connu une recrudescence catastrophique ces dernières années dans la zone présaharienne et saharienne du Maroc. Il est vrai que le Sud marocain recèle une richesse particulière en matière d’objets préhistoriques et protohistoriques. Ce qui fait la singularité de ces régions, c’est que les objets archéologiques apparaissent au ras du sol à cause de l’érosion éolienne qui balaye les sols des anciennes occupations, favorisée par l’absence de couvert végétal protecteur.      

 

Cette situation a de tout temps facilité le repérage des artefacts, ce qui a eu des répercussions néfastes sur les sites archéologiques à cause des méfaits du tourisme de masse non contrôlé. Ce phénomène a débuté timidement dans les années 70, sous forme de ramassages isolés par ci par là, effectués par des touristes avertis, de pointes de flèches, de haches polies et de lampe néolithiques; ainsi que de pointes pédonculées atériennes et l’extraction de dalles portants les gravures rupestres. 
      

Vu l’intérêt manifeste des touristes pour les objets patrimoniaux, certains  bazaristes et marchands de fossiles ont commencé à inciter les nomades à ramasser tout ce qui est à portée de main. Peu à peu, ce trafic commence à s’organiser. On retrouve assez fréquemment tout au long des circuits touristiques, des objets archéologiques ou d’intérêt ethnographique exposés à la vente à côté des produits d’artisanat, de fossiles et  de minéraux.  
                        

Ce commerce illicite était à l’origine destiné aux touristes de passage en quête d’un souvenir original. Mais vu les possibilités de profit, parfois énorme, que peut engendrer ce trafic, des réseaux nationaux et internationaux se sont constitués.   Ces dernières années, les trafiquants des objets de patrimoine ne se contentent plus du ramassage  des objets apparents à la surface du sol, mais ils ont pratiqué des fouilles clandestines dans les sites néolithiques et ils ont saccagé la majorité des monuments funéraires protohistoriques.
   

 

Dans le but d’établir un constat de ce fléau et de proposer des solutions, l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine, avait lancé en collaboration avec un académicien Belge, un programme de sauvetage archéologique dans les provinces du sud marocain. Initié en 1997, ce projet a duré deux années, avant d’être contraint d’arrêter à cause de restrictions budgétaires du Bureau d’Etudes pour un Développement Harmonisé, organisme étranger domicilié à Bruxelles qui a assuré le financement des opérations sur le terrain. 
       
Deux missions ont été réalisées. Plus de 8000 Km de routes et de pistes ont été parcourues. Nous avons sillonné de long en large toute la bande présaharienne, depuis la frontière algérienne à l’est jusqu’aux contreforts occidentaux de l’Anti-Atlas à l’ouest. Nous avons pris contact avec une quarantaine de bazaristes, ainsi qu’avec de très nombreux détaillants installés le long des grands axes touristiques.          

  
La clientèle de ces commerçants,  constituée essentiellement d’acheteurs de nationalités étrangères,  peut être classée en deux catégories. 1- Les petits acheteurs : des touristes ordinaires cherchant un souvenir de leur voyage. Contrairement à une opinion répandue, ils ne constituent pas les prédateurs principaux. 2- Les acheteurs spécialisés : cette catégorie endosse  la quasi-totale responsabilité de l’anéantissement des sites préhistoriques et protohistoriques du Sud marocain. Elle achète en très grande quantité, des cartons entiers, en choisissant des artefacts  spécifiques, mieux appréciés par leur clientèle, anéantissant à jamais toute exploitation scientifique des sites millénaires jusqu’alors préservés. Ces trafiquants associent les bazaristes et les nomades à une exploitation en gros et parfois exploitent, sans intermédiaire, des sites qu’ils ont découverts  eux-mêmes, ou qu’on leur a indiqué.            

Ce programme de sauvetage archéologique nous a permis de déceler l’action néfaste de plusieurs grossistes étrangers, et particulièrement celle d’un trafiquant Belge que nous avons réussi à neutraliser grâce au concours de la Gendarmerie Royale. Nous avons en outre identifié une filière constituée par un bijoutier suisse qui achetait régulièrement une grande quantité de pointes de flèche néolithiques pour les sertir dans des montures en or, vendues à prix élevé en Europe. La présence occasionnelle de commerçants hollandais et anglais est également décelable.     


Deux autres trafiquants de nationalité italienne nous ont semblé dévastateurs. L’un installé à l’extrême sud-est exporterait en Italie, par containers entiers  d’objets de patrimoine. Il aurait été inquiété en 1997 par la Gendarmerie Royale, suite à des recommandations que nous avons formulées à la direction de l’INSAP. Il faut hélas constater que la mise en garde formulée par un organisme officiel chargé du bon respect de la loi, ne l’a pas dissuadé de mettre fin à son commerce illicite, puisque nous lui avons acheté une année plus tard, en 1998, deux fusaïoles et six pointes flèches sahariennes, que nous avons offert au Musée archéologique de Rabat. Le deuxième trafiquant italien, résidant dans la région d’Ifni, serait aux dires de plusieurs interlocuteurs, spécialisé dans le trafic des gravures rupestres.  


Pour avoir une idée de  des dégâts  causés aux sites archéologiques du sud marocain, le nombre considérable d’objets mis actuellement en vente rien qu’à Erfoud, Rissani et Alnif, suffiront à meubler les vitrines de deux ou trois musées régionaux. Si on tient en compte les énormes quantités qui ont traversé illégalement les frontières, on mesurera réellement l’ampleur de cette hémorragie du patrimoine. C’est la mémoire de nos aïeuls qui est en train de s’effacer irrémédiablement.             


Ce qui nous amène à poser avec insistance le délicat et grave problème du sauvetage et de la préservation des sites archéologiques des zones présahariennes et sahariennes du Maroc.  


Suite à une longue expérience que nous avons  acquise  sur le terrain, il nous parait qu’une action d’information rappelant les rigueurs de la législation en la matière, doit être maintenue et promue dans ces régions, particulièrement celles fréquentées par le tourisme international. L’appui des différents opérateurs touristiques : transporteurs, guides et hôteliers, pourrait être accentué  dans ce sens. Cette action d’information et de sensibilisation  devrait s’opérer tant chez les récolteurs et vendeurs nationaux, que chez les acheteurs étrangers.      


Pour faciliter l’accès d’un grand public à l’information sur la législation en vigueur, nous suggérons l’affichage des extraits de ces textes de loi, sur de grands panneaux tout au long des circuits touristiques. L’initiative prise par la province de Tata dans ce sens, est un exemple à suivre à fin d’amener le citoyen à respecter son  patrimoine. En fait, un grand effort d’information par le biais d’une stratégie efficace reste à faire auprès des populations et des autorités locales et régionales.


De loin plus urgente se manifeste la nécessité de lutter efficacement contre tous les commerçants grossistes nationaux et étrangers. L’action à entreprendre a fait l’objet d’une mure réflexion en prenant en considération d’autres expériences menées dans de nombreuses parties du monde.  Il apparaît claire que toute action uniquement répressive se voit très rapidement vouée à l’échec, et aggrave même la situation. Une telle action renforce en effet, le caractère clandestin du trafic des documents archéologiques, tout en créant chez les informateurs potentiels une méfiance de plus en plus grande, rendant souvent toute action positive définitivement impossible, et détruisant pour longtemps la possibilité de recueillir des informations sur le trafic.  Le cas des sites du Lac Iriqui (proche de foum Zguid) est éloquent à se sujet.  Alors que la Gendarmerie était intervenue en 1996 à la demande d’un organisme officiel, on constate qu’après une très brève interruption des récoltes et des ventes, celles-ci ont repris de manière sournoise, quasi indécelable.


Cet échec ne résulte pas d’une faute quelconque des services de l’état, qui n’ont fait que leur devoir. C’est la faute de la méthode utilisée. IL ne faut pas perdre de vue que les récolteurs à la base, qui se voient sanctionnés sont généralement des gens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Il est donc inconcevable logiquement, et encore moins humainement, de leur reprocher de manière drastique de vouloir quelque peu améliorer leur niveau de vie. Ce ne sont pas les nomades récolteurs qui doivent être sanctionnés en premier lieu, mais bien les commerçants appartenant aux échelons supérieurs. En somme, des interventions réalisées certes avec bonne volonté, mais exécutées sans la moindre nuance peuvent engendrer des effets diamétralement opposés à ceux qui étaient recherchés.      


Lors de multiples discussions avec des bazaristes et marchands de fossiles, nous avons remarqué que nos interlocuteurs ignorent vraiment qu’ils enfreignent la loi en vendant des objets patrimoniaux. Dans leur grande majorité, ils n’ont jamais entendu parler d’une interdiction quelconque. Pour eux, il s’agit d’objets commerçables au même titre  que les fossiles et les objets d’artisanat. D’ailleurs, ces objets sont étalés au public sans aucune crainte. Rares en fait les commerçants qui les cachent et ne les présentent qu’à ceux qui les demandent. 


Pour positiver une situation sans issue valable au stade actuel, et après avoir longuement débattu avec différents intervenants, nous nous permettons de suggérer aux autorités de tutelle la création d’une cellule de vigilance, en charge d’élaborer des mesures préventives adéquates. Cette cellule, dirigé par un spécialiste, devrait se composer de représentants de la Direction de Patrimoine Culturel, de l’INSAP, de la Gendarmerie Royale, de la Douane et de la Justice. Cette cellule devrait être apte à adresser des lettres de mise en garde et d’avertissement à l’encontre des trafiquants d’objets de patrimoine. Elle devrait disposer de moyens logistiques et financiers suffisent, et serait appeler à effectuer des visites régulières dans les zones menacées, à fin de pouvoir établir un constat précis de la situation, identifier les réseaux  de trafiquants et proposer les mesures adéquates adaptées au cas par cas.

Si les mesures en garde adressées par cette cellule de vigilance aux trafiquants, n’étaient pas suivies d’effets réels, les dossiers des contrevenants seraient officiellement transmis aux autorités compétentes pour prise de sanctions. Une telle méthode offre une ultime chance de régularisation aux trafiquants, tout en les dissuadant de poursuivre leurs activités délictueuses.  À fin notamment de tester leur bonne volonté, les contrevenants seront invités à déposer dans un musée officiel les objets archéologiques en leur possession.


Tout en maintenant tel l’épée de Damoclès, le glaive de la justice suspendu sur la tête des trafiquant, et si l’on veut comme il se doit contrôler les récoltes sauvages qu’ils ne cessent de drainer, il conviendra de  leur laisser une porte de sortie honorable, en les associant le plus possible au signalement à destination des services du patrimoine, de documents ayant une valeur historique ou artistique exceptionnelle.


Concernant les trafiquants étrangers qui exportent illégalement des artefacts, plusieurs options sont à mettre en œuvre. Tout d’abord, nous estimons qu’une campagne de sensibilisation à travers quelques communiqués dans la presse internationale demandant la collaboration du public européen pour aider le Maroc  à sauver son patrimoine, pourrait avoir des retombées bénéfiques, en suscitant en outre sympathie et compréhension. Cela pourrait se faire à partir des services culturels des ambassades du Maroc en Europe.       


Il faudrait également s’attaquer à ce fléau en aval, par des actions précises auprès des ambassades des pays dont les ressortissants sont impliqués. Les gouvernements européens qui seraient informés de cas précis dans leur pays, auraient plus de facilités à les neutraliser. En effet, la plupart de ces trafiquants ne seraient pas en ordre avec leur législation nationale. Cette mesure qui consiste à dissuader les trafiquants dans leur pays d’origine, aurait l’avantage de les neutraliser sans avoir des répercussions directes sur les vendeurs marocains, qui peu à peu auraient tendance à collaborer avec les milieux archéologiques nationaux agrées.


Nous restons persuadé qu’il vaut mieux démotiver les trafiquants que de les arrêter. Le flagrant délit est souvent assez difficile à prouver en la matière. Il vaut mieux contrôler de l’intérieur, voire dans certains cas récupérer et associer, tout en laissant planer le spectre de la répression.  Dans le cas  des gravures rupestres, des mesures concrètes peuvent être envisagées. Il faut arriver à effectuer des moulages de toutes les gravures importantes, celles qui ont une signification symbolique, une valeur artistique ou iconographique, ou celles qui présentent des scènes particulières ou qui permettent des classements chronologiques. On pourra même autoriser la vente des copies de moulages des gravures, assorties de certificat officielle des services de la Culture authentifiant que la copie est conforme à l’originale.           


La formation des services de Douane est l’une des priorités pour stopper les expatriations des objets à travers  les frontières. Il faut que les douaniers aient des notions de base qui leur permettent d’identifier les objets archéologiques. Il est hautement souhaitable que chaque poste de douane puisse disposer d’un cadre propre à ce corps de métiers ou détaché des services de la Culture, pour superviser les opérations de contrôle et familiariser les agents de la Douane avec les objets archéologiques.


A notre avis, la sensibilisation, l’information, le contrôle et la répression, à eux seuls ne sont pas suffisants. Ces mesures doivent être doublés par des projets de mise en valeur du patrimoine. De tels projets ont l’avantage d’impliquer les premiers concernés, à savoir les populations locales, et de les associer dans les différentes phases du projet. Le but final de cette association est d’encourager les gens à prendre en charge positivement leur patrimoine et à en tirer profit légalement, et delà à prendre conscience de son intérêt socio-économique, pour vouloir veiller à sa sauvegarde.    


Il s’agit essentiellement de mettre sur pied des projets de co-développement qui doivent profiter des potentialités naturelles et culturelles des régions pour contribuer à leur développement socio-économique. La mise en valeur du patrimoine archéologique, architectural, ethnographique et environnemental peut devenir l’un des moteurs principaux pour créer les conditions nécessaires à l’augmentation du niveau de vie des populations. Le patrimoine peut devenir un bien économique capable de générer des offres d’emploi, contribuant à créer des accumulations de richesses pour les individus et les collectivités. 

 

En terme de conclusion, la sonnette d’alarme doit être tirée. Le commerce et l’exportation illégale des objets archéologiques et ethnographiques du sud marocain a pris des allures effroyables. Il est grand temps de se pencher sérieusement sur la question pour proposer de solutions concrètes  et urgentes. C’est le lègue de nos ancêtres qui est en train de s’épuiser progressivement, et si l’on agit pas à temps, il  sera condamné à l’effacement totale. 

Youssef Bokbot  
www.e-monsite.com/bokbot

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