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Histoire

Enquete. Abdelkrim Khattabi le fantôme qui hante les Alaouites

Par Souleïman Bencheikh & Abdellah Tourabi source : TelQuel Maroc n°360

Réf : 1232

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Reddition. Le 27 mai 1926, Abdelkrim, acculé, se rend aux autorités françaises qui lui promettent la vie sauve s’il accepte l’exil.
(MEMORIAL DU MAROC TOME 5)

“Président de la république” puis prisonnier sous Mohammed V, résistant exilé sous Hassan II, symbole historique dérangeant sous Mohammed VI… Le héros du Rif continue de peser de tout son poids sur la monarchie.


Le 6 février 1963 s’éteignait celui qui fut l’émir du Rif, le seul (éphémère) président qu’ait connu le Maroc. 37 ans après avoir quitté sa terre natale,
Abdelkrim Khattabi succombait à une attaque cardiaque dans son exil cairote. 46 ans plus tard, force est de constater que sa mémoire officielle n’est pas à la hauteur de son épopée. Certes, des boulevards portant son nom ont fleuri un peu partout au Maroc. Certes, des historiens, marocains ou étrangers, se sont penchés sur le cas d’école qu’il a représenté. Son souvenir officiel reste pourtant une affaire difficile à manier, une épine dans le pied d’une monarchie alaouite en mal de symboles populaires.

Une mémoire occultée
Populaire, Abdelkrim Khattabi l’est toujours. En témoignent les commémorations discrètes mais régulières de son action : samedi 7 février, le groupe universitaire de recherche sur Abdelkrim Khattabi organisait un colloque dans la banlieue de Rabat ; courant du mois, l’association Mémoire du Rif, qui publie sa revue annuelle chaque 6 févier, prévoit des rencontres entre des témoins de l’époque et des habitants d’Al Hoceïma. Le souvenir de l’émir du Rif n’est pas réservé, loin s’en faut, aux seuls chercheurs ou à quelques rares autonomistes. Le groupe de musique casablancais Darga, avec son titre-phare Abdelkrim, a récemment illustré la persistance d’un mythe populaire que peuvent s’approprier tous les Marocains. Un mythe d’une étrange actualité mais que peine à récupérer le “nouveau règne”, pourtant très soucieux de revisiter l’histoire nationale.

Dès son intronisation, Mohammed VI a envoyé des signaux très favorables et le retour dans le Rif de la dépouille mortelle de Abdelkrim semblait possible, voire imminent. L’exilé Abraham Serfaty n’était-il pas rentré au pays à l’appel du roi ? Mohammed VI n’a-t-il pas honoré le Rif de ses multiples visites, n’a-t-il pas rencontré le fils (aujourd’hui décédé) de Abdelkrim ? L’Instance équité et réconciliation a même planché sur le cas Khattabi. Rien cependant n’a abouti, et la petite nièce de l’émir du Rif, Fadila Jirari, est aujourd’hui amère : “C’est une erreur d’avoir voulu traiter le cas Khattabi dans le cadre du bilan des années de plomb. On a voulu en faire un dossier parmi d’autres, ce qui est loin d’être le cas. Il ne s’agit ni de la même époque, ni des mêmes responsabilités de l’Etat”. Et Fadila Jirari de marteler : “C’est au niveau le plus élevé (ndlr, comprenez le roi) que doit être demandé le rapatriement du corps de Abdelkrim”. Puis, de guerre lasse, elle lâche : “De toute façon, les conditions qui expliquaient son refus de rentrer au pays n’ont pas disparu. Sur le fond, rien n’a vraiment changé”.

Le fond, c’est évidemment l’attentisme précautionneux dont a toujours fait preuve la monarchie à l’égard de l’émir du Rif. Car avec le temps, la mémoire de Abdelkrim Khattabi est devenue une arme de propagande à double tranchant que personne ne veut complètement négliger. Dans les années 1940 déjà, les ténors de l’Istiqlal avaient tenté de récupérer l’héritage de l’exilé du Caire. Huit ans après sa mort, au lendemain du putsch de Skhirat, les thuriféraires de la monarchie alouite, alors vacillante, convoquent de nouveau la mémoire de Abdelkrim. Magali Morsy (Abdelkrim et la république du Rif, actes du colloque de 1973, Maspero, 1976) écrit à ce sujet : “Le 10 juillet 1971, c’est Skhirat, suivi des exécutions du 13 juillet.

C’est ce même mois de juillet (du 17 au 22 très précisément) qui aurait dû voir la commémoration du cinquantenaire de la déroute espagnole et de la victoire d’Anoual. C’est en fait un peu plus tard, après quelques semaines de désarroi, que se développe très rapidement un mouvement visant à remettre Abdelkrim à l’honneur. Le 1er novembre à 20 heures se tient, à Dar Massa, une ‘cérémonie en commémoration de la bataille d’Anoual, qui a marqué il y a cinquante ans la victoire du grand héros Abdelkrim Khattabi sur les forces coloniales’ (communiqué officiel). Cette cérémonie est marquée par des discours de Allal El Fassi et d’autres personnalités nationales”. L’historienne illustre ainsi l’enjeu mémoriel dont l’émir du Rif est l’otage, et explique aussi le regain d’intérêt que connaît la figure de Khattabi à l’orée des années 1970 : Abdelkrim devient un alibi du trône, un mythe démembré, privé de ses caractères national et républicain. Il n’est plus qu’un “leader rifain”, et sa guerre de libération est réduite à un “soulèvement populaire”, ultime avatar de plusieurs révoltes contre l’occupant occidental. Il est l’homme d’un contexte et d’une époque. Un souvenir.

L’héritier d’un clan
Mohamed Ben Abdelkrim Khattabi voit le jour à Ajdir en 1882 dans une famille de notables longtemps liés au Makhzen. Son père Abdelkrim est cadi désigné par le sultan. L’un de ses oncles est gouverneur, un autre est précepteur des enfants du sultan. Une famille qui, dans la tribu des Beni Ouryaghel, inspire estime et respect. Le clan Khattabi se réclame également d’un aïeul prestigieux : le calife Omar Ibn Al Khattab, qui incarne dans l’imaginaire musulman sunnite les valeurs de justice, de probité et d’esprit de conquête. Un schéma somme toute classique dans un pays où les descendants du prophète et les leaders religieux sont fondateurs de dynasties et chefs de mouvements de résistance ou de dissidence. Le cadi Abdelkrim, père de l’émir, exerce une influence très grande sur son fils, Mohamed.

Les noms des deux hommes vont se confondre, au point que l’auguste fils sera désigné à jamais par le nom de son père, Abdelkrim. Ambitieux et intelligent, Khattabi père prépare ses enfants au nouveau monde qui se profile. Il veut qu’ils soient les dépositaires d’une triple culture : berbère, arabo-musulmane et occidentale. Mohamed se dirige vers des études traditionnelles à l’université Al Qaraouyine de Fès, tandis que son jeune frère M’hammed poursuit des études d’ingénieur à Madrid.

Les fils Khattabi sont à l’époque des précurseurs. Ils appartiennent à une génération pionnière de nationalistes marocains qui ont eu la possibilité d’apprivoiser la culture du colonisateur, maîtriser sa langue, connaître son histoire, pour mieux en dénoncer les contradictions. Dans ses correspondances avec les autorités espagnoles lors de la guerre du Rif, Abdelkrim fera d’ailleurs souvent référence aux conventions internationales et aux textes juridiques modernes. Il parle un langage qui trouble le colonisateur et met à mal l’image du barbare, fruste et inculte, qu’il faut civiliser. A Fès, Abdelkrim Khattabi découvre également les idées réformistes de Mohamed Abdou et de Rachid Reda, qui vont influencer profondément la pensée et les visions politiques du futur leader nationaliste. Nommé juge à Melilia, Abdelkrim succombe à l’appel de l’engagement politique et de la polémique. Il devient chroniqueur au supplément en arabe du journal espagnol, Telegrama Del Rif, qu’il va diriger par la suite. Comme le remarque judicieusement Zakya Daoud dans une biographie consacrée à Abdelkrim, il est alors l’un des premiers journalistes du Maroc.

Dans ses chroniques, Abdelkrim critique violemment la France et place ses espoirs sur l’Espagne pour moderniser le Rif. Pendant des années, on considère Abdelkrim et son père comme des amis de l’Espagne. Les deux hommes sont décorés plusieurs fois par les autorités de Madrid. Une proximité qui leur attire la colère et la vengeance des résistants rifains menés par Ameziane, qui voient d’un très mauvais ¦il cette connivence avec l’ennemi. Les terres des Khattabi sont incendiées et leurs biens détruits par les résistants. Le soutien du clan Khattabi à la Turquie musulmane et à l’Allemagne pendant la Première guerre mondiale marque un tournant dans cette relation avec l’Espagne. Abdelkrim est emprisonné et accusé de haute trahison en 1915. Il est libéré quelques mois plus tard, grâce aux relations de son père, pour rejoindre son clan et sa tribu, avec de nouvelles convictions et de nouvelles idées.

Le vainqueur d’Anoual
Le clan Khattabi rejoint la résistance contre l’Espagne. Le père de Abdelkrim dirige la tribu des Beni Ouryaghel dans cette lutte contre l’envahisseur. Mais un événement dramatique survient en juillet 1920 : le patriarche et chef du clan Khattabi meurt empoisonné. Mohamed Ben Abdelkrim lui succède. Il se retrouve propulsé à la tête des Imjahden, les combattants de quatre tribus qui ont oublié leurs rivalités ancestrales pour mener la guerre sainte contre l’ennemi étranger. L’ancien juge et journaliste se transforme en fin stratège et commandant d’une armée qui ne cesse de prendre de l’ampleur, mais qui manque terriblement d’armes et de munitions. Abdelkrim réussit à mettre en place un premier noyau de tribus rifaines unies et parvient à créer un commandement centralisé et simplifié.

Une révolution mentale chez les membres de ces tribus, traditionnellement rétives à l’autorité. Les victoires de la résistance sont au rendez-vous et Abdelkrim s’affirme comme le chef charismatique et incontestable de cette résistance. La bataille d’Anoual en juillet 1921 finit par asseoir définitivement l’autorité de Abdelkrim et fait de lui un héros national et une légende. A la tête de 1500 hommes, Abdelkrim part à l’assaut d’Anoual, où plus de 26 000 soldats espagnols et mercenaires sont retranchés. Les combattants de Abdelkrim tiennent un front de plus de 30 kilomètres et décident de ne pas abandonner leurs positions. Dans la confusion et la panique, le général Silvestre, commandant militaire de la région, décide d’évacuer Anoual pour se retirer vers Melilia. Une erreur fatale, car l’armée de Abdelkrim va fondre sur les colonnes espagnoles en déroute et massacrer soldats, officiers et mercenaires. L’armée espagnole perd une dizaine de milliers de soldats dans cette bataille, et les troupes de Abdelkrim récupèrent un butin conséquent et inespéré : 200 canons, 400 mitrailleuses, 25 000 fusils et plus de 10 millions de cartouches.

Avec cette victoire retentissante, Abdelkrim se hisse au firmament et devient une légende au Maroc et dans le monde. Il est le porteur d’un nouvel espoir, d’une foi ardente dans la victoire malgré la supériorité militaire et technique écrasante de l’envahisseur étranger. Une période où le sultan du Maroc est sous tutelle de la France. Malgré les révérences et le respect manifeste porté par le résident général Lyautey, le sultan du Maroc Moulay Youssef ne dispose pas d’une once de pouvoir sur ses sujets. Dans son livre sur les mouvements d’indépendance au Maghreb, Allal El Fassi rapporte que les nouvelles des victoires militaires de Abdelkrim au Rif étaient accueillies avec ferveur dans tout le Maroc.

En 1924, un centre de recrutement et de propagande pour le compte de l’émir est démantelé à Casablanca par les autorités françaises. Le risque de contagion à tout le territoire marocain pousse la France à rejoindre l’Espagne dans le combat contre Abdelkrim et son armée. Lyautey, en fin analyste politique, a compris le danger que représentait Abdelkrim en estimant que “toute la puissance coloniale de l’Europe d’Occident et surtout le destin de l’empire africain de la France” se joue dans les montagnes du Rif.
Là où Abdelkrim entreprend la colossale tâche d’unir les tribus rifaines autour de lui dans une forme d’organisation politique inédite : la république du Rif.
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