onglet_artsouk onglet_artsouk

 

tahar_benjelloun.jpg

Librairie

"Au Pays", de Tahar Ben Jelloun et "Mon cher fils", de Leïla Sebbar : odes aux "chibanis"

Par Christine Rousseau pour Le Monde des Livres

Réf : 1246

Visites : 3254

Qu'ils soient algériens, tunisiens ou marocains, en arabe dialectal, on a coutume de les nommer les chibanis, les "cheveux blancs". Travailleurs immigrés, ils ont quitté leur pays lors des "trente glorieuses", quand la France avait besoin de bras.

En 1977, tout juste diplômé en psychiatrie sociale, Tahar Ben Jelloun publiait La Plus haute des Solitudes (Points no 377), récit saisissant dans lequel il dévoilait la misère sociale, sexuelle et le racisme dont étaient victimes ces hommes. L'heure de la retraite marque une échéance difficile pour ceux qui ont bâti toute une vie sur le travail. C'est en romancier cette fois que Tahar Ben Jelloun revient sur le destin de ces chibanis, dans un livre grave et mélancolique, un roman poignant aux accents beckettiens. A l'image de son personnage, Mohamed, homme simple et bon, qui se raccroche à un rêve : celui de réunir ses enfants dans une vaste maison au Maroc, qui demeure, pense-t-il, leur pays.

Ce rêve secret, c'est tout ce qui reste à Mohamed lorsque résonne à ses oreilles un mot qu'il tentait, jusqu'ici, de ne pas entendre. Un mot couperet que, dans son français imparfait, il prononce "lentraite" : "Ce n'était pas la mort, c'était quelque chose qui s'en rapprochait (...), la voix lui signifiait quelque chose de précis, de définitif, d'irréversible. Arrêter de travailler, rompre un rythme acquis depuis une quarantaine d'années, changer ses habitudes, ne plus se lever à 5 heures du matin, ne plus passer sa blouse grise (...). C'était l'ennemi invisible, l'ennemi ambigu, car si pour les uns, elle était synonyme de liberté, pour lui, elle était synonyme de fin de vie."

"UNE ÉTRANGE PROMESSE"

Désemparé devant une échéance qui l'entraîne implacablement vers un avenir où certains de ses amis se sont égarés, sinon perdus, Mohamed cherche à se déprendre du malaise qui l'enserre chaque jour un peu plus en faisant le bilan de sa vie forgée par le travail et la prière, son refuge, son réconfort. Dans le désordre d'une conscience en proie au désarroi et à l'amertume, face à ses enfants qu'il n'a pas vu grandir, reviennent les images du passé. Celles de son enfance dans un petit village perdu ; de sa femme choisie parmi les siens ; du grand départ pour la France, "une étrange promesse" ; des années de labeur pour cet ouvrier modèle, jamais en faute ou en retard ; de l'usine, seul lieu où il ne s'est jamais senti de trop...

Dans la cohorte des souvenirs s'enchevêtrent les réflexions d'un homme pieux qui se défie du fanatisme ; s'inquiète de la violence et de l'intolérance qui monte dans la cité HLM laissée en déshérence ; mais aussi s'interroge sur ses enfants qui ont pris la nationalité française - voire francisé leur prénom -, pour mieux, pensent-ils s'intégrer. Des enfants à qui il n'a pu ou su transmettre l'amour de son pays, les traditions et valeurs de l'islam. Des enfants que cet analphabète regardait avec amour et envie faire leurs devoirs, et qui ne voient désormais en lui qu'un homme gris et silencieux. Une nuit cependant, l'idée lui vient de reprendre la construction de sa maison au Maroc, de l'agrandir, pour qu'elle devienne aussi "grande que (s)on coeur".

Guidé par ce rêve un peu fou, rien ne l'arrête. Ni l'argent, qu'il emprunte ; ni les signes de mauvais augure qui tournoient autour de cette demeure étrange, bâtie sans logique aucune, sauf celle, obsessionnelle, de réunir enfin les siens. Dès qu'elle est achevée, il appelle ses enfants, puis s'installe sur le seuil dans un fauteuil aux ressorts usés au fond duquel il va s'enfoncer peu à peu, dans une longue nuit sans retour...

A quelque distance de là, face à la mer, où son regard gris-bleu se perd, un autre chibani est là, debout, dans l'attente lui aussi d'un signe de son fils. De lui, Leila Sebbar ne nous donnera ni le nom ni le prénom. Il est simplement le vieil homme que chaque jour Alma, jeune écrivain public (double de la romancière), retrouve près de la Grande Poste d'Alger. Sous sa dictée, elle recueille les mots simples, pudiques, qu'il n'a jamais pu dire à Tahar, son fils "unique", "préféré". Au fil de cette lettre sans cesse différée, dans le flux et le reflux de la mémoire, d'une parole qui se libère, le vieil homme évoque sa vie d'ouvrier dans le "paquebot" de l'île Seguin, Kamel, l'instituteur-conteur qui l'a instruit, l'incommunicabilité avec sa femme, ses filles et son garçon, sa solitude rompue par les merveilleux dimanches dans les potagers de Billancourt, la cité où les enfants s'égarent et tournent le dos à leurs parents...

En contrepoint de ce dialogue impossible avec un fils devenu un étranger, un autre se noue entre le vieil homme et la jeune scribe, mémorialiste. Un dialogue nourri de contes, de poèmes et de chants, mais aussi de destins heurtés, brisés, tronqués, dans lequel se dessine une histoire complexe, parcourue de silences et de non-dits. Celle de ces hommes aux cheveux blancs exilés dans leur pays et leur famille. De ces chibanis abandonnés, auxquels Tahar Ben Jelloun et Leïla Sebbar, avec simplicité et émotion, redonnent voix et dignité.

AU PAYS de Tahar Ben Jelloun. Gallimard, 190 p., 16,90 €.

MON CHER FILS de Leïla Sebbar. Elyzad, 152 p., 15 €.

Christine Rousseau
leila_sebbar.jpg
 

ArtSouk, Promotion du Patrimoine, de la Culture et de l'Artisanat Marocain
Siret : 451 157 200 - CNIL 881676 Copyright ArtSouk 2011
Mentions légales Contactez-nous Paiements sécurisés