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Histoire

Rabat-Salé, la conquête pirate.

José Manuel Fajardo.

Réf : 1497

Visites : 1695

La réalité a une âme de romancière et la ville de Rabat recèle une histoire digne de Robert Louis Stevenson ou de Joseph Conrad. Une vieille histoire pleine d’amours, de trahisons, d’ambitions et de mort, comme toute bonne histoire.

Elle a commencé au début du XVIIe siècle, à Hornachos, un village de la région espagnole d’Estrémadure, et se poursuit aujourd’hui dans la capitale du royaume du Maroc.

 

La ville de Rabat s’étend sur la rive gauche de l’oued Bou Regreg. Située sur l’autre rive, Salé est rattachée administrativement – et par un pont – à la capitale. Il y a quatre cents ans, la situation était tout autre. Salé était alors une ville de pieux musulmans, et sur la rive gauche, il n’y avait que les murailles d’un ancien ribat (camp militaire et religieux) abandonné, à l’extrémité duquel, sur l’embouchure même du fleuve, se dressait une casbah bien protégée. La ville de Rabat doit son nom au mot ribat, et l’ancien camp fortifié et sa casbah (citadelle) forment l’actuelle médina et la casbah des Oudaïas.

 

La casbah, avec ses hautes murailles, constitue une forteresse à l’intérieur de la forteresse. Mais la médina n’a pas les dimensions saisissantes d’autres médinas marocaines. En la visitant, on a l’impression de parcourir un de ces labyrinthes des jardins ba­roques : compliqués mais charmants, faits à la mesure de l’homme et non du Minotaure. Ses étroites ruelles aux façades blanches, sur lesquelles se détachent des portes peintes en bleu, jaune, rouge, prolifèrent autour des cinq rues principales. La muraille qui l’enserre s’appelle “muraille des Andalous”, un nom évoquant l’histoire troublée qui se cache derrière le calme qui règne aujourd’hui dans ses rues.

 

Les actuels protagonistes de cette histoire sont les “Andalous” de Rabat, des citoyens marocains qui se proclament avec fierté les descendants des musulmans ex­pulsés d’Espagne au fil des siècles. Mais les premiers protagonistes furent les près de trois mille réfugiés morisques qui arrivèrent à l’embouchure du Bou Regreg au printemps de 1610 et finirent par fonder une légendaire république pirate indépendante, la république de Salé [ou république du Bou Regreg].

 

Les Morisques étaient les descendants des musulmans qui étaient restés en Espagne après la chute du royaume de Grenade, en 1492, et dont les Rois Catholiques s’étaient engagés à respecter la religion et les coutumes. Une promesse trahie, car on les obligea bientôt à se faire baptiser, ce qui les fit tomber sous la surveillance de l’Inquisition, laquelle avait des doutes sur la sincérité de leur conversion. Après un siècle de persécutions et de révoltes contre les autorités chrétiennes, Philippe III décide d’expulser toute la communauté morisque. Selon les spécialistes, près d’un demi million de gens durent quitter leur patrie après la publication du décret d’expulsion, le 22 septembre 1609. Ce qui fait des Maures de la petite ville d’Hornachos un cas particulier, c’est que, au lieu de se disperser à leur arrivée en Afrique du Nord, ils restèrent unis, comme s’ils avaient transporté sur leurs épaules leur bourgade perdue d’Estrémadure. Ils longèrent les côtes marocaines et finirent par arriver à l’embouchure du Bou Regreg. Il y a seulement dix ans, on pouvait encore entendre l’écho de leur passage dans les récits que s’étaient transmis les Rbatis.

 

Le professeur Ahmed Amin Bel-Gnaoui raconte l’histoire de leur arrivée : “Les Maures étaient musulmans, ils priaient, ils respectaient les festivités, mais ils faisaient aussi des choses que les Saletins ne comprenaient pas. Ils […] portaient des pantalons au lieu de djellabas. Ils […] ne se rasaient pas la tête, mais ils se taillaient la barbe. Et certains portaient la moustache. Pendant le ramadan, ils tuaient des agneaux, comme tout le monde, mais se comportaient de façon différente, et les Saletins se demandaient : ‘Ce sont des musulmans, ou pas ?’” A cette méfiance instinctive, poursuit Bel-Gnanoui, venait s’ajouter le fait que “les Morisques étaient très qualifiés à tous points de vue, tant en matière d’artisanat que de commerce ou d’agriculture, si bien que ce sont eux qui ont relancé l’économie de Salé. Mais ils suscitèrent aussi des jalousies et de la méfiance. Les Saletins décident donc de s’en débarrasser définitivement et font la chose suivante : ils organisent une fête en dehors des murailles de Salé-le-Vieux, fête à laquelle ils invitent tous les Morisques, et à la nuit tombée, ils rentrent chez eux, referment les portes de la muraille, laissant les Morisques à l’extérieur et les invitant à aller vivre de l’autre côté de la rivière”.

 

Les Morisques avaient été expulsés d’Espagne, accusés d’être hérétiques, de refuser de boire du vin ou de préférer parler arabe plutôt que castillan. Mais à leur arrivée à Salé, ils furent mal vus parce que parmi eux certains buvaient du vin, d’autres parlaient castillan, d’autres mêmes se plaignaient de s’être convertis sincèrement au christianisme sans que cela n’eût empêché leur expulsion. En ces temps de simplifications fondamentalistes, ils étaient perçus comme des musulmans en Espagne et qualifiés de “chrétiens de Castille” par les habitants de Salé. Paradoxes de l’exil, qui vous fait perdre une terre sans que vous puissiez en gagner une autre.

 

Les Morisques s’installent enfin dans la casbah bien défendue de la rive gauche et ne tardent pas à constituer une république indépendante, sous le nom de Salé-­le-Neuf, au grand dam de leurs voisins de Salé. Leur premier gouverneur fut Ibrahim Vargas, fils d’un ancien corregidor morisque d’Hornachos. En quel­ques années, ils organisent une puissante flotte pirate, formée d’une cinquantaine d’embarcations. De petits brigantins, des galiotes pourvues de douze rangs de rameurs, et de grandes caravelles et chebecs à bord desquels ils pourront oser des expéditions plus lointaines.

 

Avec les bénéfices de leurs attaques, ils purent financer l’installation dans leur république d’autres Morisques expulsés, qui s’établirent dans la médina. Ceux-là, on les appelait “Andalous” pour les distinguer des “Hornacheros”, qui habitaient dans la casbah et détenaient le pouvoir politique et économique. Ils attirèrent aussi des professionnels européens de la guerre de course, notamment le corsaire hollandais Jans Janz, qui fut nommé amiral de la flotte pirate.

Sous ses ordres, les navires saletins attaquèrent les côtes d’Irlande et d’Angleterre, s’aventurèrent jusqu’à Terre-Neuve et dans les Caraïbes, et finirent par attaquer l’Islande, ramenant avec eux quatre cents prisonniers vikings qui devaient finir parmi le millier d’esclaves mis en vente chaque jour sur le marché de Rabat.

José Manuel Fajardo. Magazine Ulysse.

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