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Les marocains

Dossier sorcellerie au Maroc (s'hour)

Sources : Telquel

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Hommes politiques de premier plan, PDG de grosses compagnies, grand(e)s bourgeois(e)s... qu’il s’agisse de pouvoir, d’amour ou d’argent, notre “élite” a régulièrement recours aux sehhara, voyant(e)s et autres fqihs. Et ils y mettent le prix.

 

“Si vous étiez venu un peu plus tôt, vous auriez croisé la femme d'un patron des médias à Casablanca. Elle en a marre de se voir rapporter les escapades adultères de son mari”. La confidence est celle d'un sorcier très prisé à Salé, qui a vu défiler dans sa salle d'attente hauts fonctionnaires, députés, hommes d'affaires, banquiers, et autres stars.       

 

Son pair, au quartier Souissi, autrement plus puissant et plus coté, reçoit, lui, dans son “Ksar Ennoujoum”, le nec plus ultra de l'élite marocaine (et même étrangère). L'Egyptien (c'est son pseudonyme), réputé homme de la nuit, se terre dans son palais gardé par deux colosses.

Les seigneurs de l'occulte

“Pour décrocher une séance de quelques minutes avec le chrif de Souissi, il faut avoir un compte bancaire bien garni et se faire introduire par l'une des grosses huiles qui le fréquentent”, raconte un habitué des lieux. Et pour cause, l'Egyptien fait partie du top ten des spécialistes ès-magie. Il compte à son actif des prouesses occultes servies aux riches émirs du Golfe. C'est d'ailleurs l'un d'eux qui lui aurait bâti ce palais, digne des Mille et une nuits.

Servir les princes est la meilleure carte de visite dont un sorcier peut se vanter pour faire flamber sa cote dans la bourse de l'irrationnel. Et au sommet de la pyramide, se retrouvent les sorciers ès-Palais, sous l'ère Hassan II. Un fqih de la trempe de Lhaj Lahbib a gagné ses galons grâce à sa légendaire proximité avec le roi défunt. C'est lui-même qui avait fabriqué le fameux chapelet dont Hassan II ne se séparait jamais. Et à sa mort, en reconnaissance de ses qualités de “grand homme”, le roi a fait construire une coupole au dessus de sa tombe. Ce mini-mausolée est aujourd'hui un lieu de recueillement à Tanalt, le village natal du fqih, situé à quelque 200 Km au sud d'Agadir.

Ses disciples ont, depuis, pris la relève. Le plus coté vit actuellement dans une ferme aux environs de Témara. Le fait qu'il ait mené l'opération d'exorcisme du palais d'Agadir, dit “hanté”, lui a valu le titre du “véritable héritier du savoir de L'haj Lahbib”. La puissance de son savoir occulte s'est définitivement avéré en 1987, date à laquelle une rencontre est organisée entre Hassan II et Chadli Benjedid au poste de Zouj Bghal.

“L'haj a aspergé la tente qui devait les accueillir d'une potion qu'il avait concoctée et qui était destinée à amadouer le président algérien”, rapporte ce proche du sérail. “Remarquez, poursuit notre homme, dès lors, les relations entre les deux leaders maghrébins se sont réchauffées. Et même que Benjedid est devenu un pro marocain !”. L'indétrônable fqih a, depuis, tissé une toile de relations avec des puissants du Maroc et du monde arabe. Il serait très consulté par l'ex-chef des services libyens et le “consultant en chef” des émirs saoudiens.

L'irrationnel, une affaire de puissants

“Les rois du Maroc ont toujours cru, respecté et eu recours aux services des fqihs, savants et sorciers”, explique Mustapha Akhmiss (spécialiste de la question). En remontant l'histoire, il s'avère en effet que la politique, le pouvoir, ont toujours été liés à la magie. Nul n'ignore que Le Glaoui avait son talisman qui le protégeait contre les tirs de balles. Et puisque le paternalisme du Makhzen opère aussi dans le domaine de la magie, les hommes politiques, même ceux appartenant à des partis dits séculiers, cèdent à la tentation. Un politicien confie s'être souvent fait violence pour ne pas recourir à un sorcier pour décrocher un poste de ministre.

Au fond, il aurait pu faire comme plusieurs de ses collègues. “L'Etat de droit faisant défaut, explique-t-il, le discours irrationnel a d'autant plus le vent en poupe que pour être coopté, pour gagner une nomination, pour se faire élire aux élections, il ne suffit pas d'avoir la compétence nécessaire”…

Nos politiciens n'assument pas toujours leurs penchants pour la sorcellerie. “Pour me consulter, ils envoient souvent leurs épouses”, confie l'une des cartomanciennes les plus prisées de Rabat.

Tous se souviennent de ce malheureux incident survenu chez l'astrologue parisienne, Elisabeth Tessier, qui comptait parmi sa clientèle assidue des célébrités du gotha politique marocain. Au cours d'une consultation chez elle, il y a une dizaine d'années, un socialiste à l'époque dans l'opposition -aujourd'hui bien en vue- croisa un ministre en exercice dans la salle d'attente. La confusion fut totale et il a fallu l'intervention personnelle de Mme Tessier pour rassurer le socialiste et le ministre. Depuis, les deux hommes qui sont devenus amis se partagent bien des secrets.

Les politiques se cachent peut-être de peur d'être identifiés, mais ils ne lésinent jamais sur les moyens. Quand un ministre s'est fait limoger, du temps de Hassan II, il a été jusqu'à vendre sa villa du quartier Souissi pour régler la facture exorbitante d'un grand séhar (magicien) de Meknès. Ce dernier devait lui confectionner une série de talismans et autres grigris pour le sortir de sa disgrâce. Ayant retrouvé son poste de ministre quelques années plus tard, il n'hésita pas à embaucher le fils de son bienfaiteur, pour le remercier !

Cher payé ? Certainement pas, quand on réalise ce que dépensent les patrons du capitalisme marocain pour se payer les services, souvent exclusifs, de grands sorciers. “Les gros entrepreneurs, quand l'offre nationale ne les satisfait pas, vont chercher du côté de l'Afrique noire”, raconte un homme très introduit dans le milieu des affaires.

Bénir la construction d'une nouvelle usine, se protéger de la concurrence acharnée, toutes les raisons sont bonnes pour justifier le recours à l'irrationnel. “Avant, toutes ces histoires me faisaient flipper, raconte le directeur financier d'un grand groupe financier, mais aujourd'hui, quand je vois autour de moi des talismans enfouis sous les tapis, des substances brûlées avant l'arrivée d'un personnage important, des potions aspergées sur le sol, je reconnais qu'il y a des choses qui me dépassent” !

Ce professeur d'économie tente une explication rationnelle : “La magie reste l'auxiliaire privilégié d'une gestion marquée par un certain féodalisme. Sevrés de rêves et de mythes, trahis par le progrès, plongés dans une mondialisation déconcertante, qui va trop vite et se complique, ces patrons ont recours à la magie comme exutoire avant de s'embarquer vers des horizons financiers incertains”.

La sorcellerie, un réflexe, une culture

Le pouvoir, l'argent et puis l'amour. C'est le triptyque qui fait la fortune des vendeurs de l'irrationnel. “Je reçois beaucoup de personnalités. Les femmes consultent beaucoup plus pour des histoires de cœur. Les hommes, c'est souvent en cas de panne sexuelle qu'ils paniquent”, souligne ce fameux sorcier slaoui. Philtre d'amour, viagra occulte, les sorciers connaissent la magie de l'amour et agissent en conséquence.

Pour la petite histoire, deux jeunes filles du gotha r'bati se disputaient un même prince charmant. Elles ont toutes deux eu recours à la sorcellerie pour avoir gain de cause. L'une d'entre elles a cherché appui chez un puissant rabbin, venu spécialement de Tel Aviv. Résultat, un très beau mariage au quartier Souissi de Rabat et 200 000 DH d'honoraires pour le praticien importé. La force de ces sorciers juifs vient de l'alchimie entre la tradition païenne soussie et la pratique kabbalistique.

“L'irrationnel fait partie de notre identité, de notre culture. De notre islam populaire, meublé de marabouts, de saints, de djinns, de magie…Un héritage de la berbérité originelle du pays. Cet héritage, explique l'anthropologue Akhmiss, remonte siècles ; il est ancré dans nos mentalités, notre mode de vie. Le Marocain, de par ses composantes socio-culturelles, a besoin de croire en cet irrationnel. Malheureusement, cette réceptivité au paranormal fait partie de notre patrimoine”.

Mais qu'est-ce qui favorise le boom actuel de la voyance et la sorcellerie, au sein de la société ? “Dire qu'on est adepte de tel fqih dans les salons en ville, ça fait bien”, remarque un haut fonctionnaire. Effet de mode, donc ? Pas uniquement. Selon le psychiatre Omar Battas, “lorsque les valeurs traditionnelles s'effondrent, les gens ont tendance à s'accrocher aux croyances les plus farfelues. En période d'angoisse existentielle, on recherche des réponses toutes faites ou prêtes-à-penser”.

“Ceux qui croient, aujourd'hui le plus au paranormal, sont ceux qui ont fait des études de niveau moyen”, assure Najib Askir , directeur de nombreux journaux spécialisés dans l'occultisme. Et de poursuivre :“La demande est tellement forte que nous avons été obligés d'augmenter le tirage du journal Le Monde des Astres (tabloïd en arabe) et de presque doubler son prix”.

Indicateur parmi d'autres, ses meilleurs points de vente restent situés dans des quartiers chics, comme l'Agdal à Rabat et le Maarif à Casablanca. Au quartier des Habous, les collections sur la magie et autres curiosités occultes occupent plus de place en rayon que tous les ouvrages sur l'islam. Les manuels de parapsychologie et de développement personnel s'enrichissent subitement d'une pincée d'occulte.

Contrairement aux apparences, les diplômes n'immunisent pas contre l'irrationnel. Pour Akhmiss, “le phénomène n'est pas propre à une classe socio-économique. C'est un phénomène transversal”. Peu importe la classe ou le niveau intellectuel, souvent “la génétique” et l'éducation sont les premiers déterminants. “Quand on a baigné toute son enfance dans une atmosphère magico-religieuse, poursuit l'anthropologue, on finit par reproduire le schéma.

Même des médecins et des ingénieurs, imprégnés de cette culture se laissent tenter”. Tendance que ce jeune lycéen de Descartes à Rabat confirme : “On ressent un malin plaisir à rechercher des produits bien spécifiques, des herbes, une boline (couteau pour couper les herbes magiques), des poudres, le dernier ouvrage de sorcellerie, un manuscrit sur les tarots”.

Cette victoire de la pensée magique sur la toute-puissance de la raison cartésienne s'explique autrement. Mêlant charlatanisme et quête spirituelle, l'élite huppée est contente de se retrouver en harmonie avec les grands de l'occident qui, eux, avouent sans complexe leur penchant pour l'occultisme des patients appartenant à cette élite économique et intellectuelle, note le psychiatre Omar Battas, rapportent s'être déjà adressés à un fqih, un sorcier ou un guérisseur”. Les raisons de ce “retour à l'occulte” sont aussi multiples que complexes, mais le poids de la religion est indéniable.


Le cercle vicieux de l'accoutumance

“Souvent, les patients qui atterrissent chez nous sont déjà profondément marqués par des expériences occultes qui ont complètement détruit leur personnalité en raison même de la fragilité de leur psychisme” affirme Battas. Le besoin d'être rassuré, le malheur, l'angoisse, l'insatisfaction sont, hélas, plus fréquents que le bonheur.

Plonger dans l'irrationnel atténue la peur de l'inconnu. La meilleure arme du sorcier, c'est la victime elle-même, la personne qui y croit, celle qui désire le miracle, qui veut, de toutes ses forces, avoir la foi dans un monde de génies du mal. “La sorcellerie, c'est comme la drogue, on y rentre facilement mais on n'en sort jamais” s'indigne cette jeune fille qui suit une psychothérapie après avoir été traînée par ses parents chez les sorciers les plus notoires de Casablanca.

Dans son ouvrage sur Les secrets des stars de la politique et de l'art avec la magie, l'écrivain Saber Chaoukat relate l'enfer de nombreuses célébrités qui ont eu le malheur de passer par la sphère des sorciers.
Il cite notamment le cas de cette chanteuse marocaine qui a fait fortune en Egypte et qui est sous la coupe d'un sorcier qui la fait chanter en menaçant de révéler ses secrets les plus intimes. Dans une exploitation cynique du mal de vivre, les professionnels de l'irrationnel, fqihs, cartomanciens, et autres sorciers sont passés maîtres dans l'art de la manipulation. Leur fonds de commerce, selon Akhmiss, “ce sont les angoisses primaires des gens” : le pouvoir, l'argent et le sexe. sorcel4.jpg

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