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Actualités

Le quotidien des enfants des rues marocaines

Dounia Z.Mseffer, sources : le matin

Réf : 784

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Pour retracer leur vie au jour le jour, nous les avons suivi dans les dédales de Casablanca“Chemkara”. C'est ainsi qu'on appelle cruellement les enfants des rues. Ils sont dans la rue depuis quelques mois ou quelques années et pour beaucoup, elle est leur seul refuge. Ils y fuient violence et misère et y trouvent violence et misère. Selon les chiffres de l'Unicef, il y a plus de 8 millions d'enfants dans les rues dans le monde.
A Casablanca, on estime leur nombre entre 5.000 et 7.000. Au Maroc, ils sont à peu près 25.000, selon les associations. " Il est difficile d'avoir une visibilité sur ce phénomène. La plupart des enfants passent leur temps à changer d'endroit et de villes, fuyant la police, les agressions, et le regard de la société ", affirme Omar Saadoun, éducateur de rue depuis 12 ans avec l'association Bayti.

Au cœur de Casablanca, premier contact
La ville grouille de monde. En face du Centre 2000, un petit jardin. Le jardin de Sidi Belyout, lieu de regroupement des enfants des rues où ils viennent se débarbouiller le visage, jouer et s‘amuser. Pourtant, l'endroit est loin d'être accueillant. Situé à côté des chantiers, le jardin est jonché d'ordures et la puanteur qui y règne est pesante. Dix huit garçons sont assis. Des visages d'enfants de 10, 15 et 18 ans, marqués par les cicatrices. Habillés de haillons, sentant le poisson, sales. Enfants des rues. C'est tout ce qu'on sait d'eux, quand on les croise au feu rouge et qu'on remonte la vitre sans prendre la peine de les regarder. Pourtant, chacun a une histoire particulière à raconter. Histoires de misère, d'enfants dont les parents interrompent la scolarité par manque de moyens, enfants qui mendient, qui vendent des kleenex ou des cigarettes au détail et qui participent très tôt à nourrir toute la famille. Histoires d'enfants battus aussi, issus de familles en manque de repères vivant dans la pauvreté la plus absolue. En fuyant ce monde, les enfants pensent qu'ils trouveront mieux, mais très vite ils déchantent. Et, pour survivre dans cette jungle qu'est la rue, ils développent des mécanismes de défense. Car partout le danger les guette. Ils peuvent être agressés, blessés, raflés par les flics n'importe où et à n'importe quel moment, de jour comme de nuit. " Dans la rue, il faut rester sur ses gardes. Toujours surveiller ses arrières. Les Hnoucha sont partout ", raconte ce jeune garçon. Les " Hnoucha " sont des policiers en civil qui guettent les allers et venues des vagabonds dans l'espoir d'en choper un. "Quand ils nous attrapent, ils nous emmènent au commissariat de Bourgogne où ils nous enferment avec des fous. Ça pue à tel point qu'on s'asphyxie. Après des heures passées là bas, une estafette vient et nous emmène à un centre ", raconte Badr, enfant de la rue depuis maintenant six ans. " Ces enfants ne quittent pas la rue du jour au lendemain. Elle leur offre ce que leurs parents ne peuvent pas leur donner : la liberté, l'argent, les copains, les jeux, la colle. La rue leur enseigne la débrouillardise. Ils deviennent autonomes ", explique Omar.

Toutefois pour subsister dans la rue, les jeunes savent qu'il vaut mieux appartenir à une bande pour affronter les dangers. Solidaires entre eux, ils partagent tout : la nourriture, l'argent, la colle…Toutefois, dans ce partage, il n'y a pas que du positif. Car nombreux sont ceux, surtout les plus jeunes, qui sont victimes d'agressions sexuelles. " Cela fait aussi partie de l'identité du groupe. Ces jeunes vivent dans un lieu hostile et marginal et ils s'y identifient. C'est une manière de protestation contre le système éducatif, social, familial…", souligne Omar. Une bagarre éclate. Jets de pierre, jurons. Echange de coups de poing. Mots crus. Violence. Férocité. Colère. Fureur. Des membres d'une autre bande sont venus fouiner dans le coin. Omar et quelques enfants essayent de les séparer. Impossible. Un des gosses prend une pierre et menace de la jeter. Certains accourent eux aussi pour arrêter la bagarre. A côté, un officier de police assiste à la scène, mais n'intervient pas. Les jeunes finissent enfin par se calmer et se dispersent. “Chaque bande a son territoire et il ne faut pas venir empiéter sur nos plates bandes”, explique Réda, âgé de 14 ans.

Au port de pêche, pour travailler et pour manger
L'endroit grouille de monde : pêcheurs, vendeurs, enfants des rues, acheteurs… A côté d'une baraque, un jeune dort tranquillement, indifférent au remue-ménage qui s'opère à côté de lui et à la puanteur qui se dégage de tant de poissons.

" C'est Malik. Il n'a pas dû dormir hier. Le soir il faut être vigilant. Tout peut arriver. On doit tout le temps bouger pour éviter d'être agressé ou raflé ", explique Badr qui a décidé de nous suivre. Et il continue : " Généralement, le soir on évite de rester ici. Certains s'enroulent dans les filets pour passer inaperçus, d'autres vont dormir sur les toits des baraquements sous des cartons pour se protéger du froid. Mais c'est risqué si on te chope. Avec les amis, on se réfugie du côté de la gare de Casa port.

Là bas les gardiens de nuit sont cool, ils nous filent parfois des trucs à manger, nous conseillent… mais si ils te chopent en train de voler, alors là, c'est la baston à coup sûr ". Pour se nourrir, les enfants vivent pour 90% d'entre eux de la mendicité. Avec l'argent collecté, ils achètent des cigarettes, des kleenex, des sachets en plastique qu'ils revendent. D'autres essayent de dénicher un petit job au port de pêche. Ils aident les pêcheurs à nettoyer leurs barques, ils déchargent le poisson… " Quand on lave les barques, les pêcheurs nous laissent prendre le poisson qui reste coincé sous la cale. On le revend ensuite ou alors on le partage avec la bande", nous explique Si Mohamed, âgé de 14 ans. Le gain de la journée s'élève en général entre 20 et 50 Dhs.

" Le roi doit venir voir comment on vit ici. Il doit venir voir notre misère et constater notre désespoir ", dit Si Mohamed.

À la gare routière, le lieu d'atterrissage
Ouled Ziane. Ici, Bayti dispose d'un petit local où Omar et son équipe accueillent les enfants, leur donnent des vêtements chauds, un peu de nourriture et essayent de voir de quelle façon ils peuvent les aider. Ici, la vie est plus dure qu'ailleurs, la bande qui est dans le coin est réputée pour sa brutalité. Badr, qui est venu avec nous, n'est pas à l'aise.

Ce n'est pas son secteur et il n'aime pas s'y aventurer. Pourtant, ce sont aussi des jeunes paumés. Perdus. Sans repères. En marge de tout, squattant ici et là un bout de rue, un bout de vie. " Ce sont des anciens. Les plus durs et les plus agressifs. La rue est leur maison, leur lieu de travail, leur monde. Ils y sont et pour beaucoup, y resteront", explique Omar.

L'équipe du Samu social est là aussi. Elle vient voir s'il y a des jeunes qu'elle pourrait soigner. Et justement, elle vient juste de dénicher un jeune garçon, Hicham, fraîchement débarqué de Marrakech. Cela fait quatre jours qu'il tourne en rond dans la gare. Il refuse de retourner chez lui. Muet, il est impressionné et ne sait pas s'il faut se fier à nous. Même si Omar lui parle des risques de la rue, il ne veut rien entendre. " Écoute-le petit, ici les autres sont très méchants. La rue est dangereuse.

Ça fait six ans que j'y suis et je sais de quoi je parle. Si tu as la chance de retourner chez toi, fais-le maintenant, sinon après, ça sera trop tard ", lui dit Badr. Rien n'y fait. La seule chose que réussira Omar est de lui faire promettre de revenir le lendemain. Badr et Si Mohammed s'en vont aussi tout en promettant à Omar de se tenir à carreaux et de revenir demain pour qu'ils les aident à retourner chez eux.

Hôtel Lincoln, le squat “idéal”
Construit en 1916, ce bâtiment, qui menace à tout moment de s'effondrer, est devenu le refuge privilégié des SDF et enfants des rues depuis quelques années déjà. Un pantalon est pendu en haut d'une terrasse, signe que des jeunes sont là. Plus de 40 enfants y habitent. La plupart sont des adolescents qui fuient les flics. " C'est là où ont lieu la plupart des agressions. Pour être accepté à l'hôtel il faut répondre à certains critères : être fort et savoir se défendre…", nous dit Omar. La moitié des escaliers de l'aile gauche de l'hôtel se sont complètement effondrés. Ce sont les jeunes qui s'amusent à les détruire pour éviter d'être dérangés par des visiteurs trop curieux.

Ils retournent à la rue…
La nuit tombe quand on se quitte. Alors que nous nous dirigeons chacun chez soi, les enfants eux retournent à la rue défier les rafles, les agressions, le froid, la faim… Demain, trois d'entre eux, Hicham, Si Mohamed et Badr, ont rendez-vous avec la chance. Espérons qu'ils sauront la saisir!

Des enfants livrés à la loi du plus fort : Témoignages, tranches de vie et parcours du combattant mené par les encadrants

Si Omar, la “star” des enfants des rues

Patient, souriant, modeste, courageux, persévérant… Omar Saâdoun, c'est tout ça à la fois. Les enfants l'appellent " Si Omar ".
Pour eux c'est un peu leur sauveur, leur avocat, celui qui les aide à garder le contact avec la réalité, celui qui un jour les aidera à sortir de la rue. C'est une véritable star.

Là où on va, tout le monde le connaît. Tous ont son numéro de téléphone. C'est le pote de tous ces enfants des rues que la société rejette et stigmatise.

Pourtant ; lui, depuis 12 ans maintenant, n'hésite pas à aller là où se trouvent les enfants. De jour comme de nuit, il sillonne les rues de Casablanca. Son objectif : briser l'isolement de ces jeunes, les amener à communiquer avec les autres et être l'intermédiaire entre eux et la société. " Même s'ils vivent dans la rue, ils restent des enfants. Nous devons donc les défendre. Les gens doivent avant de les juger comprendre leur situation.

Ils doivent les écouter et essayer de savoir pourquoi ces enfants sont un jour sortis à la rue. Mon travail consiste donc à révéler à la société la vraie image de ces jeunes ", dit-il. Pour Omar, être éducateur de rue est une vocation.

Après 17 ans passés comme encadrant dans une maison de jeunes, c'est tout naturellement qu'il a adhéré au projet de Bayti en 1995. " Pour moi c'est naturel que d'aller voir ces enfants. Avec l'expérience, j'ai appris à me comporter comme eux.

Je sais quand il faut aller leur parler, comment les approcher…
C'est à nous de nous adapter à leur monde. L'enfant doit savoir qu'il a la possibilité d'être écouté.

Il faut donc établir la confiance doucement. Cela peut prendre jusqu'à un mois avant qu'il me fasse confiance. Mais ça ne me dérange pas.

J'ai tout mon temps”, poursuit-il. Sa véritable école, là où il a appris toutes les ficelles du métier, c'est sans aucun doute la rue. Ses profs, les enfants de la rue : "En 12 ans, j'ai beaucoup appris. J'ai été confronté à plusieurs situations, parfois très difficiles. Mais il y a une telle richesse que l'on ne s'en lasse pas. Je me fiche du regard des gens, de ce que pense les autres…

C'est un travail noble et c'est quelque chose de nécessaire dont le Maroc a besoin". Son rêve : que tous les enfants retrouvent un jour leur famille et qu'ils réalisent leur projet de vie…

Le manque d'encadrement freine la réintégration sociale
" Enfermer un enfant dans un centre sans qu'il n'y ait de savoir-faire, d'encadrement ou de programmes spécifiques, ne sert à rien", dit Omar Saâdoun. Une phrase qui revient souvent, surtout parmi les responsables d'ONG. La plupart déplorent en effet le manque d'encadrement et la difficulté à trouver des éducateurs qualifiés pour travailler avec des personnes en situation précaire. Les centres de formation pour éducateurs ou intervenants sociaux sont rares et seules quelques facultés ont créé des filières dans ce domaine. " Le social doit être réellement pris au sérieux.

On ne peut pas proposer des stratégies sans connaître la réalité du terrain. Et seuls les éducateurs qui travaillent sur le terrain peuvent réellement faire le diagnostic de la société et apporter une solution", explique Omar.

Prendre en considération les propositions de la population-cible est également primordial. " Il faut considérer l'enfant comme un adulte. Il est acteur de sa propre vie, nous devons donc l'impliquer ainsi que ses parents avant de décider quel sera son avenir ", continue Omar.

Et pour que la réintégration familiale et sociale réussisse, la présence de plusieurs intervenants est plus que nécessaire : éducateurs, assistante sociale, sociologue, psychologue… " C'est un processus qui s'inscrit dans le temps. Le problème du Maroc est que l'on veut tout faire mais vite.

Dans le social, ça ne marche pas comme ça ", affirme Omar.
D'après les études réalisées par les associations, dont les membres de Bayti, premier programme marocain des enfants en situation des rues, beaucoup d'enfants s'en sortent quand ils sont réellement pris en charge dans le cadre d'un programme spécifique, à savoir: protection physique et psychologique, participation de l'enfant sur son projet de vie, réhabilitation des droits fondamentaux de l'enfant, réintégration sociale, familiale et socioprofessionnelle...

Malheureusement, le chiffre reste faible comparativement à ceux qui continuent à sillonner les rues fyuant la violence et la misère.
la construction des centres sociaux à travers le pays ne va sûrement pas améliorer les choses selon les dires de plusieurs responsables d'ONG.

En effet, les enfants développent une dépendance vis-à-vis des centres où ils trouvent le confort qui leur manque chez eux. La solution serait-elle donc d'améliorer leurs conditions de vie, l'environemment dans lequel ils vivent, de créer des activités culturelles, sportives, éducatives dans les quartiers et au sein des écoles...? Le débat est ouvert...


Témoignages

Badr, 17 ans
Cela maintenant six ans que je vis dans la rue. Au début, j'ai eu très peur. Je ne savais pas à quoi j'allais être confronté mais très vite je m'y suis habitué. Je me suis fait des amis. J'ai intégré une bande… Dans la rue, c'est la loi du plus fort. Il faut donc très vite avoir des potes sûrs.

On se déplace en groupe. On vit, on dort, on mange, on vadrouille, et on sniffe ensemble. C'est comme une nouvelle famille. Ma vraie famille ? Je l'ai quitté il y a à peu près 9 ans. Mes parents sont divorcés. Mon père est parti vivre à Meknès et d'après ce qu'on m'a dit, il était chauffeur de taxi. Quant à ma mère, elle s'est remariée et habite Tiflet.

C'est suite à une bagarre avec ma mère et son mari que j'ai quitté la maison. J'ai intégré pendant trois ans un centre de protection de l'enfance où j'ai appris la soudure mais malheureusement, j'ai quitté avant d'avoir mon diplôme. Après, je suis parti à Témara, j'y ai vécu trois ans. En 2000, je suis reparti chez ma mère mais elle m'a mis à la porte. Suite à quoi je suis venu à Casablanca.

C'est à cette période que je me suis mis à sniffer du "doliol". Au départ je refusais systématiquement d'y toucher. Mais vu que mes amis sniffaient tout le temps, j'ai fini par m'habituer à l'odeur et puis un jour, j'ai essayé.

Au début, ça me donnait mal à la tête et puis petit à petit j'y ai pris goût. Maintenant je suis accro. Ça m'aide à dormir, à oublier mes problèmes, ma misère, la faim, à me réchauffer le soir…

Ici dans la rue, la vie est difficile. Il faut toujours être sur ses gardes. Personnellement, j'évite de me battre pour que l'on ne me bousille pas mon beau visage. Je ne veux pas avoir des cicatrices partout.

Si Mohamed, 14 ans
Je n'ai jamais eu de vrais problèmes avec ma famille. Elle habite Casablanca et ma grande sœur travaille. Le seul souci est que nous n'avions pas assez d'argent. Du coup, j'étais toujours fauché et je ne pouvais pas me payer ce que je voulais. C'est pour ça que je suis sorti à la rue. Je voulais gagner mon propre argent.

Cela fait déjà quatre mois que je suis dans la rue. J'aime cette liberté. Personne n'est là pour me dire ce que je dois faire ou non. Et, avec l'argent que je me fais grâce aux petits boulots au port, au cimetière ou à la mendicité, je vais jouer au flipper ou au cyber.

Ces activités sont importantes pour moi. Je partage aussi mes sous avec mes potes. J'achète de la nourriture… Mais je ne suis pas tout à fait inconscient. Je sais que si je reste dans la rue, je ne vais rien faire de ma vie. Je sais que je cours des risques.

C'est pour cela que je veux retourner à l'école. Je veux travailler. Je veux rentrer chez moi mais pas avant d'être aller au bain. Demain, je rentrerais chez moi… Demain on verra…
Les squats les plus fréquentés de Casablanca
• Hôtel Lincoln  • Immeuble en face de l'hôtel Farah sur l'avenue des FAR
• Le port de Casablanca  • Gare routière de Ouled Ziane
• Ancienne médina • Marché de gros
• Jardin de Sidi Belyout • Immeubles délaissés
• Les terrains entourés d'un mur à la sortie de la ville.

Dounia Z.Mseffer
Source: Le Matin
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