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Histoire

Les émeutes d'août 1955 au Maroc

Les dossiers du Service historique de la Défense : articles de la Gendarmerie

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En 1955, les relations entre la métropole et son protectorat marocain sont particulièrement tendues. Ce bras de fer est en fait engagé dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, car les nationalistes marocains, regroupés dans des mouvements politiques tels que l’Istiqlal, ne supportent plus la domination imposée par la France.

Le sultan Mohammed Ben Youssef, lui-même, est favorable aux thèses nationalistes. Croyant affaiblir l’opposition, les Français favorisent le remplacement du souverain par son cousin, Ben Arafa, le 21 août 1953.

Toutefois, il apparaît vite comme un usurpateur, tandis que se développe le "culte de l’exilé" après l’envoi de Mohammed ben Youssef à Madagascar. Cette situation entraîne surtout un cycle de violence qui débute dès la fin de l’été 1953. Accaparé par l’affaire algérienne à partir de novembre 1954, le gouvernement français décide de régler au plus tôt la situation au Maroc. Le 20 juin 1955, le résident Gilbert Grandval est chargé de décourager les partisans du sultan Ben Arafa. Les résultats de cette politique ne se font pas attendre.

Se voyant abandonnés par la France, pachas et caïds ne songent plus qu’à rentrer en grâce auprès de « l’exilé ». Toutefois, la défection des caïds a de graves

conséquences en termes de sécurité. Les tribus berbères se ruent sur les centres

français avec la même ardeur qu’elles avaient mise, deux ans plus tôt, à piller les

médinas de Fès et de Rabat. Le 20 août 1955, la perspective du deuxième

anniversaire de l’exil de Mohammed Ben Youssef laisse présager des troubles à

travers le territoire marocain. Cette inquiétude s’avère justifiée puisque du 19 au 21

août 1955, les centres miniers de Khénifra, Oued Zem, Aït Amar et Khouribga sont

envahis et livrés au pillage. Chargés d’assurer l’ordre public, les gendarmes se

trouvent plongés au coeur de ces événements.

La mise en garde des autorités par les rapports de gendarmes

Plusieurs semaines avant les émeutes qui ensanglantent le Maroc, les gendarmes

avertissent les autorités françaises de la montée de la tension entre les communautés. Comme le constate le chef d’escadron Barthelet, commandant la compagnie de Une patrouille de gendarmes aux portes du désert au Maroc en 1955.

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Casablanca, l’évolution de l’état d’esprit de la population fluctue en fonction des

événements. Ainsi, le 14 juillet 1955, l’explosion d’une bombe tue ou blesse trente et une personne en pleine ville européenne et déclenche une série de manifestations qui durent une partie de la nuit. Le 15 juillet, les Européens ferment leurs magasins et, vers quatorze heures, plusieurs d’entre eux commencent à se grouper. Ils se dirigent vers la région civile où la gendarmerie mobile, seule force de l’ordre obéissant vraiment aux réquisitions des autorités, les disperse par des jets de grenades lacrymogènes.

Un gendarme est tué par balle (son agresseur, un jeune Espagnol, est arrêté un mois plus tard). Vers seize heures, des Marocains musulmans sont lynchés, tandis que des magasins et des voitures leur appartenant sont incendiés. Le couvre-feu met fin à l’agitation. Les 16, 17 et 18 juillet, les Marocains défilent à leur tour et s’opposent violemment aux forces de l’ordre ; soixante-trois manifestants sont tués. L’arrivée du général Franchi, commandant de la région de Casablanca, apporte le calme pour un temps.

Le 12 août 1955, à l’issue d’une réunion à la région, le capitaine Favreau, commandant la compagnie de Casablanca, rend compte à sa hiérarchie de l’aggravation de l’opinion des populations. « Aussi bien chez les Européens que chez les Marocains, l’état d’esprit est survolté dans l’attente des décisions qui paraissent devoir être prises prochainement sur le Maroc par le gouvernement. Cet état est susceptible de faire dégénérer un incident bénin en désordre grave ». Dans les médinas et les derbs, les distributions de tracts n’ont jamais été aussi nombreuses. Sur l’un d’eux, on peut lire : « Oh peuple marocain. L’anniversaire du 20 août qu’aucun Marocain ne peut oublier est celui de l’éloignement de SI BEN YOUSSEF de son trône par la force. (…) deux ans se sont écoulés depuis ce méfait du colonialisme français et l’on constate actuellement une lutte armée qui dure depuis deux ans et les fils du MAROC ont fait souffrir les opprimeurs (sic) de toutes parts. (…) Il est de notre devoir de nous unir pour chasser l’opprimeur ».

Dans le bled, l’attention des gendarmes est attirée par les nombreuses dégradations

commises sur les lignes téléphoniques. Le général, chef de région, projette d’envoyer inopinément sur des itinéraires précis des escadrons de gendarmerie mobile pour « montrer la force ». Plus inquiétant, les militaires de l’Arme constatent une recrudescence des vols d’armes et de munitions.


Le 19 août, la veille du déclenchement de l’émeute, le commandant de la section de

Oued-Zem adresse à ses supérieurs le renseignement suivant :

« à Oued-Zem, le vendredi 19 sera chômé comme d’habitude ; le samedi 20 le serait également en commémoration de l’anniversaire de la destitution. Dans le centre, il n’y aurait ni manifestation, ni acte de terrorisme. Par contre, des attentats seraient à prévoir à l’extérieur. Ils seraient perpétrés par des éléments partis des villes où ils se sentent surveillés. Les gens du bled n’y prendraient pas part. Seuls quelques sympathisants aideraient ou faciliteraient des attentats sans importance ».


Toutefois, compte tenu de la conjoncture, des forces temporaires de protection sont mises sur pied en certains points du territoire, notamment à Khouribga où un

commando de cent cinquante anciens militaires marocains est formé le 20 août 1955, à Ouaouizarhte, Bine-el-Ouidane et Afourer où un maghzen temporaire est installé.


Le rôle des gendarmes à Oued-Zem

Le 20 août 1955, la section de Oued-Zem est avisée que des incendies sont allumés à Boujad, localité située à vingt kilomètres d’Oued-Zem et que des événements graves s’y produisent. Le lieutenant commandant la section, son adjudant-chef adjoint et quatre gendarmes se rendent sur place en jeeps. À leur arrivée, ces militaires constatent que les manifestants s’en prennent à la maison du caïd. Les gendarmes dispersent les émeutiers, tandis que des éléments d’un corps de troupe arrivent en renfort. Au moment où la situation paraît à peu près rétablie à Boujad, la patrouille apprend que de graves incidents débutent à Oued-Zem. Elle repart aussitôt et atteint la localité vers neuf heures trente.

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Le lieutenant constate que de nombreux Marocains élèvent des barrages de pierres

sur la route principale n° 13 et détruisent les lignes téléphoniques. Ces manifestants se séparent à l’arrivée des gendarmes qui les poursuivent vers la médina où ils vont se réfugier. Dans la médina, de très nombreux manifestants, armés de bâtons, de haches et de couteaux, lancent des pierres et poussent des cris appelant à la révolte et au pillage. Des incendies sont allumés et l’hôpital civil mixte, qui brûle, semble être le point de ralliement des émeutiers.

Voulant se porter vers cet hôpital pour le dégager, la patrouille est bloquée à un carrefour par une foule déchaînée qui tente de la lapider. Étant donné l’ampleur du mouvement, et afin d’éviter la pénétration dans le quartier européen, la patrouille se replie et s’organise en bouchon sur l’axe principal de la ville, au carrefour des routes n° 13 et 22. La gendarmerie interdit ainsi aux émeutiers la majeure partie du quartier européen, tandis que le sud-est de la médina est tenue par des Moghaznis aux ordres d’un adjoint de contrôle.


Bientôt, la masse des émeutiers grossit en raison de l’arrivée des tribus voisines.

Ceux-ci tirent sur les gendarmes avec des pistolets et des fusils de chasse. Ils

incendient et pillent les habitations voisines. À dix heures quarante-cinq, le gendarme Soumagne est mortellement blessé par une balle de 8 m/m qui l’atteint à la base du poumon droit. L’adjudant-chef adjoint au commandant de section est, quelques instants après, blessé lui aussi par des plombs de fusil de chasse. Tenant fermement le bouchon, effectuant parfois des déplacements rapides sur les rues perpendiculaires, le lieutenant Bach et ses hommes, aidés de quelques civils armés, réussissent à contenir les émeutiers surexcités que renforcent des cavaliers et des piétons des tribus Smallah.

Pendant cinq heures environ, jusqu’à l’intervention de renforts venus de l’extérieur, ils interdisent toute progression à plusieurs centaines de Marocains déchaînés, armés de fusils de guerre et de chasse. Au total, les émeutes d’Oued-Zem causent la mort de cinquante Européens. Trente habitations, les moulins de l’Atlas, les dépôts de céréales et quatre stations service sont entièrement brûlés et pillés.


Après les émeutes du 20 août à Oued-Zem, les cavaliers et les gens de tribus refluent
vers le bled et poursuivent leur exaction. À la mine des Aït-Amar (vingt-cinq kilomètres au nord-ouest de Oued-Zem), les employés européens sont surpris par la soudaineté et la violence de l’attaque. Disséminés sur l’ensemble de la mine, ils n’ont pas le temps de se regrouper pour se défendre. Seuls quelques-uns peuvent se réfugier au domicile de l’ingénieur en chef où ils tiennent le siège jusqu’à l’arrivée des secours, tard dans la nuit. Les corps de vingt-trois Européens sont relevés dans la zone.

À l’Oued-Grou, à quarante-cinq kilomètres de Oued-Zem, la mine d’Enta est également
détruite. La seule maison d’habitation européenne est retrouvée en flammes le 21 au matin. Les magasins sont pillés et incendiés, la poudrière éventrée. Les émeutiers emportent près de cent soixante-dix kilogrammes de nitratite, dix mille détonateurs et cent mètres de mèche lente. Les maisons forestières de la région, isolées, sont aussi la cible des émeutiers. Les deux habitations de Bir-Biaz sont dévastées et pillées le 20 vers vingt heures. Le garde forestier et sa famille réussissent à prendre la fuite et rejoignent Oued-Zem dans la matinée.

Le 21, les maisons forestières de Smala, Bothna et Feddant sont pillées et incendiées. Les fermes sont attaquées, certaines brûlées, mais aucune victime européenne n’est à déplorer. Le 21 août 1955, des événements graves se produisent à Khouribga.

Vers dix heures et quart, des Marocains se rassemblent dans le souk, puis se dirigent vers le bâtiment du contrôle civil. Ils sont refoulés à un passage à niveau par des commandos de Marine. Vers dix heures et demi, ils tentent de se diriger vers le quartier dit « des villas administratives », ils sont renforcés par des groupes venus de la fraction Fokra-Moualine. MV_1956_fils.jpg

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